Quand mes enfants me foutent la honte - Fabuleuses Au Foyer
Dans ma tête

Quand mes enfants me foutent la honte

honte de ses enfants
Agathe Portail 13 novembre 2022
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Madame Michu, je peux vous parler ?

Heuuu

Ébullition cérébrale puissance 2000.

Qu’est-ce qu’ils ont encore fait, mes gosses, mais pourquoi, pourquoi, pourquoi veut-elle me voir, cette maîtresse qui me fiche un peu la frousse ? Ça y est, je transpire, debout sur le trottoir. C’est quoi, cette fois-ci ? Ma fille qui a des collants troués ? Ou c’est mon fils ? Il a baissé son slip dans la cour pour faire pipi au pied de l’Arbre de l’Amitié, à l’ancienne ?

La maîtresse est une personne formidable, mais je ne sais pas, ce doit être sa manière de me regarder par-dessus ses lunettes qui me tétanise et me fait me sentir minuscule…

Bref, la maîtresse, donc, baisse la voix et me chuchote :

Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais votre fils crie « Vive Poutine » quand il joue avec ses camarades. C’est un peu… déplacé. Alors, je ne suis pas là pour juger vos opinions politiques, mais…

Je l’interromps, cramoisie :

Mais c’est horrible ! Jamais il n’a dit ça à la maison, je peux vous dire qu’avec son père, on n’aurait pas laissé passer ! Je ne comprends pas d’où il sort ça. Je vous assure, on ne parle pas politique à la maison, déjà que mon mari et moi, on ne vote pas pareil, enfin, vous voyez, c’est un sujet un peu conflictuel, et puis on n’a pas la télé, donc il ne regarde pas les informations, il ne sait pas de quoi il parle, donc je vous assure que…

Je me répands, je me répands, je me répands…

Parce que j’ai honte, j’ai honte, mon dieu que j’ai honte !

Et ce n’est pas la première fois. 

Quand ma fille réclame des bonbons à la caisse, bien sûr, j’ai un peu honte, comme tout le monde. Mais ça reste une hontounette de rien du tout. J’ai honte un peu plus fort quand ma troisième dit bien distinctement devant le monsieur que je prends en autostop :

C’est lui, maman, qui n’a pas d’argent parce qu’il joue au PMU et qu’il boit toute la journée ?

Ou quand mon fils vole cette petite lampe de poche qui lui plaît tant, chez des copains.

Ou quand… Enfin, tu as compris.

Mes enfants n’ont pas de filtre, mes enfants n’ont pas de pudeur, mes enfants ne… sont pas le juste reflet de ce que je m’efforce de leur inculquer. J’ai bossé, pourtant, flûte ! La politesse, l’honnêteté, l’empathie, la discrétion, le self control… Et malgré ça, ils trouvent toujours le moyen d’arriver à l’école sans chaussures, de refuser une invitation à un anniversaire en répondant à la maman : « Non merci. Ta fille je l’aime pas trop, tu sais », de dire à leur grand-tante Cunégonde : « Tu sens pas bon »

Un jour, pourtant, j’ai compris que la honte n’avait pas grand chose à voir avec eux, mais avec le poids que j’accordais au regard des autres.

Mes enfants ne sont pas la vitrine de mes pratiques éducatives.

Les fantaisies plus ou moins borderline de mes enfants leur appartiennent pleinement. Un peu d’humilité, que diable : mes enfants ne sont pas QUE le produit de mon éducation. Ce ne sont pas mes créatures. Si ma fille s’installe dans la voiture sans avoir enfilé ses chaussures, c’est parce qu’elle est facétieuse et hyper indépendante d’esprit : elle ne voit pas le problème de marcher pieds nus à l’école puisqu’elle le fait dans le jardin, comme moi, comme ses frères et soeur (je sais : on est vraiment des sauvages). 

Il faudrait idéalement que j’applique ces excellents conseils qu’on s’échange en comité de rédaction chez les Fabuleuses :

les réflexions des gens n’ont rien à voir avec ta propre valeur.

Cela signifierait concrètement prendre au pied de la lettre les : « Oh, votre fille est bien impertinente ». Oui, ma fille est bien impertinente (point. Silence radio dans mon cerveau). Et non pas : « Oui, ma fille est bien impertinente et je sais bien que vous vous dites que c’est parce que je ne la cadre pas assez, et son père  rentre trop tard le soir, il ne va pas gâcher sa demi-heure avec les enfants en la mettant au coin, et j’ai dû certainement trop l’écouter bébé, alors que ma mère me disait de ne pas accourir au moindre chouin chouin, et je passe encore pour une mère dépassée, zut de zut, alors que j’ai l’impression de faire mon maxim… »

STOOOOOP ! On a dit que ce n’était pas TA valeur qui était en cause.

Et même si cette personne archi gonflée poursuit « Votre fille est bien impertinente, vous êtes vraiment dépassée », cette réflexion lui appartient. Et la réponse que tu peux lui faire avec un grand sourire, c’est « Votre avis sur la question est tout à fait passionnant (parle à ma main) ».

Laisse les rageux s’énerver, en réalité ça n’a rien à voir avec toi.

Ils parlent d’eux-mêmes. Quand on vient marcher sur l’estime de soi des autres, on ne parle en réalité que de soi, de ce qu’on a raté, de ce dont on a souffert. Bref, aucune raison de se laisser atteindre par les réflexions aigre-douces de personnes soi-disant bien intentionnées. Ta valeur n’a rien à voir avec l’opinion des gens sur toi ou tes enfants.

Il y a parfois du bon à prendre dans les avis des uns et des autres, mais il faut un sacré recul sur la question et l’étape numéro 1 avant de puiser dans l’expérience intéressante des autres, c’est d’abord  de ne pas se laisser envahir par un doute immense sur sa propre valeur. 

Je ne serai pas une meilleure mère parce que je balbutie devant la maîtresse : « Non mais vraiment, c’est honteux, j’aurais dû vérifier qu’elle avait ses chaussures, chaque matin je regarde si elle les a bien mises, pourtant », comme pour me désolidariser de ce que fait ma fille. Déjà, c’est faux : je ne regarde pas chaque matin quelles chaussures ont mises mes quatre enfants. Je ne mesure pas (non plus) ma valeur à la belle tenue de mes enfants ( et heureusement pour moi). Ensuite, si ma fille a décidé d’arriver à l’école sans chaussures, ou sans culotte : bien malin qui parviendra à déjouer ses intentions, c’est une super filoute. Et pour finir : je ne vais pas jouer les mères scandalisées, parce qu’en réalité ça me fait bien rire (plus que le coup de Poutine, j’avoue). Soyons cohérents, donc.

Il ne me reste qu’à laisser ma petite dernière à la maîtresse et à lui dire sans sourciller : 

« Comme elle a voulu faire sa maline, j’imagine qu’elle ne pourra pas sortir dehors à la récréation du matin. Heureusement, j’ai le temps de lui déposer ses chaussures à midi, ça tombe bien ! » Et voilà, pas de transpi, pas de drama, pas d’auto-flagellation parce que j’ai une petite fille décidée comme un cabri. 

Bien sûr, quand le rouge te monte aux joues, chère Fabuleuse, tu n’y peux pas grand-chose.

Tu ne vas pas en plus te fustiger d’avoir honte. Et je te comprends très bien : tu as l’impression que ton enfant est en train de dévoiler à la face du monde tes propres failles. Une chose cependant : cette maman, qui rigole dans la file d’attente de la caisse de Prisunic, pendant que tu essaies de pousser ton enfant à rendre à la caissière le paquet de smarties qu’il a piqué, elle ne se dit pas que tu es une mauvaise éducatrice. Elle se dit « Ce petit garçon est bien coquin », et pas « Cette maman est bien dépassée »

Je le sais : cette maman qui rit, c’est moi ! 



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Cet article a été écrit par :
Agathe Portail

Maman de 4 enfants (très) rapprochés et girondine d'adoption, Agathe Portail écrit des polars publiés chez Calmann Levy et des histoires jeunesse pour la Fabrique à histoires de Lunii. 
https://calmann-levy.fr/auteur/agathe-portail

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