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La houle

Cernée, elle passe délicatement la porte du bureau. Elle m’explique que cette nuit, elle a mal dormi, qu’en ce moment, le ton monte, les portes claquent. Elle perd patience.

Elle pense à ces mamans dont les enfants vont bien et réussissent ; à celles qui collectionnent, depuis la petite section, les gommettes vertes, les félicitations trimestrielles, les mention TB, les chambres bien rangées, les mercis et les câlins. Elle se passe en film ces mamans qui ont le chic de dialoguer avec leurs marmots, quand ce n’est pas avec ceux des autres. Elle se demande comment font les familles où « ça » ne crie pas, où tout le monde s’entend bien. Pas de vague.

« Et ta fille, ça va ? »

Dans les repas entre copines, elle éclipse le sujet, ravale sa salive, change de conversation. Elle n’a pas envie d’en parler parce qu’elle a peur d’être jugée, d’avoir un peu honte. C’est comme avouer un échec : il y a un arrière goût d’amertume dont on ne peut se satisfaire. On se dit qu’on expose un truc qu’on a loupé, sauf qu’ici, on ne sait pas très bien ce qu’on a raté, exactement.

Suis-je trop sévère ? Pas assez présente ? Trop sur son dos ? Pas assez proche ?

Dire « Ça ne va pas avec mon enfant » c’est accepter sa vulnérabilité. Reconnaître que ça nous fait du mal de ne plus être « en phase » avec ce bout d’homme, ce bout de femme que l’on aime et que l’on porte au monde.

« Ça va passer » essaye-t-elle de se convaincre pour se consoler. « C’est de son âge, hein » de :

  • faire des caprices
  • refuser de copier les mots de dictée
  • signer le bulletin à la place des parents
  • sortir en cachette
  • planer

Il existe mille raisons de se disputer avec son enfant. Mille raisons de se faire du souci. Mille raisons de ne pas s’en sortir et « d’avoir les boules ». Mille degrés d’inquiétude.

« Mon enfant me déstabilise. »

Les mots sont lâchés. J’ai tellement mal dans mon cœur de maman. Je ne sais plus comment faire ni par quel bout le prendre. On dirait qu’il le fait exprès, de se planter, de nous planter, de provoquer, d’en rire.

Ratée.

C’est ce qu’on finit par croire, parfois : être une maman ratée, incapable d’accompagner son enfant dans sa croissance, trop fragile pour recevoir son agressivité, plus assez patiente pour continuer de l’aimer au-delà de son comportement, incompréhensible, surprenant, fatiguant.

« J’en veux à mon enfant ».

Oui, c’est terrible ce sentiment, d’en vouloir à celui que l’on serrait dans ses bras il n’y a pas si longtemps. Et de ne pas comprendre. Pourquoi ? Mais pourquoi ? Suis-je mauvaise mère ? Mauvaise fée ? Sorcière de la maternité ?

La houle, dans la relation mère-enfant, ça fait peur.

  • Parce qu’on n’aime pas se disputer. C’est tout le contraire : on ne rêve que de tendresse.
  • Parce qu’on a peur de ne plus être aimée : on se décarcasse pour que ce lien chérit ne puisse jamais être abîmé.
  • Parce qu’on se dit qu’on ne fera pas comme la voisine qui ne voit plus son enfant.
  • Parce qu’on a peur de se tromper et de lui faire du mal, malgré nous.
  • Parce qu’on ne sait plus très bien quelle attitude avoir dans ces moments-là. On perd confiance en tout.
  • Parce que parfois, on fait des erreurs, mais c’est difficile de le reconnaître ouvertement : on a peur d’être discrédité dans notre rôle de parent. Et puis, on fait ce que l’on peut, n’est-ce pas ?

La houle, c’est normal.

On voudrait tellement ne jamais souffrir de cette joie d’être devenue  maman.

On voudrait tellement épargner nos enfants de toutes ces brouilles, ôter les multiples cailloux posés sur leurs chemins, contourner les difficultés et les échecs.

On voudrait tellement s’impliquer dans leur vie, pour qu’ils ne tombent jamais.

Sauf que la houle, ça fait partie de la vie. Une vie aseptisée, ça n’existe pas. Une enfance sans heurt, comme celle que nous aurions peut-être aimé avoir, ça n’existe pas. Le conflit permet de recommencer et de comprendre qu’on a les ressources pour avancer, se transformer, se rapprocher. Grandir ensemble.

Chère fabuleuse,

Peut-être que ce matin tu as mal, peut-être que tu rêves d’une relation plus fluide et paisible avec ton enfant. Alors sache que même si ton enfant te fait la tête, même s’il n’est pas d’accord et te soutient que tu es nulle, il espère que tu le contiennes. Ton cadre, tes limites, ce sont celles de ton cœur. Ton enfant te cherche, se cherche, en se frottant au bord. Il t’attend en te provoquant tout en ayant besoin de ressentir que tu réponds par amour. Il a besoin que tu tiennes, d’éprouver ta présence inconditionnelle qui le rassure, même s’il ne comprend pas ce qui se passe en lui, ce qui se passe en toi, ce qui se joue entre vous.

Chère fabuleuse, demain, il aura probablement oublié, comme un enfant qui se tourne vers autre chose. N’ai pas peur, il ne mord pas, il est toujours le même en dedans. Le conflit, ça fait aussi partie de la vie. Et de l’amour.

*Pour compléter ta réflexion, je te fais passer ce texte que j’aime beaucoup, et qui ne concerne pas que l’adolescence. Choisis un endroit calme pour le lire à tête reposée. Tu es fabuleuse, et ça change tout !

La lettre que votre adolescent ne peut vous écrire

« Cher parent, voici la lettre que je voudrais pouvoir t’écrire.

Ce conflit dans lequel nous sommes maintenant, j’en ai besoin. J’ai besoin de ce combat. Je ne peux l’expliquer parce que je n’ai pas le vocabulaire pour le faire, et de toute façon ce que je dirais n’aurait pas de sens. Mais j’ai besoin de ce combat. Désespérément.

J’ai besoin de te détester pour le moment, et j’ai besoin que tu y survives. J’ai besoin que tu survives au fait que je te haïsse, et que tu me haïsses. J’ai besoin de ce conflit, même si je le hais. Peu importe ce sur quoi nous sommes en conflit : l’heure du coucher, les devoirs, le linge sale, ma chambre en désordre, sortir, rester à la maison, partir de la maison, ne pas partir, la vie de famille, petit-e- ami-e-, pas d’amis, mauvaises fréquentations. Peu importe. J’ai besoin de me battre avec toi au sujet de ces choses et j’ai besoin que tu t’opposes à moi en retour.

J’ai désespérément besoin que tu tiennes l’autre extrémité de la corde. Que tu t’y accroches fermement pendant que je tire de mon côté, tandis que je tente de trouver des appuis dans ce nouveau monde auquel je sens que j’appartiens. Avant je savais qui j’étais, qui tu étais, qui nous étions. Mais maintenant, je ne sais plus. En ce moment, je cherche mes limites, et parfois je ne peux les trouver qu’en te poussant à bout. Repousser les limites me permet de les découvrir. Alors je me sens exister, et pendant une minute je peux respirer. Et je sais que tu te rappelles l’enfant plus gentil que j’étais. Je le sais, parce que cet enfant me manque aussi, et parfois cette nostalgie est ce qu’il y a de si pénible pour moi en ce moment.

J’ai besoin de ce combat et de constater que, quelle que soit l’intensité de mes émotions, elles ne nous détruiront ni toi ni moi. Je veux que tu m’aimes même quand je donne le pire de moi-même, même quand il semble que je ne t’aime pas. J’ai besoin maintenant que tu t’aimes toi et que tu m’aimes moi, pour notre bien à tous les deux. Je sais que ça craint de ne pas être aimé et d’être étiqueté comme étant le méchant. Je ressens la même chose à l’intérieur, mais j’ai besoin que tu le tolères, et que tu obtiennes de l’aide d’autres adultes. Parce que moi je ne peux pas t’aider pour le moment. Si tu veux te réunir avec tes amis adultes et former un « groupe de soutien pour survivre à la fureur de votre adolescent », ça me va. Ou parler de moi derrière mon dos, je m’en fiche. Seulement ne m’abandonne pas. N’abandonne pas ce combat. J’en ai besoin.

C’est ce conflit qui va m’apprendre que mon ombre n’est pas plus grande que ma lumière. C’est ce conflit qui va m’apprendre que des sentiments négatifs ne signifient pas la fin d’une relation. C’est ce conflit qui va m’apprendre à m’écouter moi-même, quand bien même cela pourrait décevoir les autres.

Et ce conflit particulier prendra fin. Comme tout orage, il se calmera. Et je vais l’oublier, et tu l’oublieras. Et puis il reviendra. Et j’aurai besoin que tu t’accroches de nouveau à la corde. J’en aurai besoin encore et encore, pendant des années.

Je sais qu’il n’y a rien de profondément satisfaisant pour toi dans ce rôle. Je sais que je ne te remercierai jamais probablement pour ça, ou même que je ne reconnaîtrai jamais le rôle que tu as tenu. En fait, pour tout cela, je vais probablement te critiquer. Il semblera que rien de ce que tu ne fais ne soit jamais assez. Et pourtant, je m’appuie entièrement sur ta capacité à rester dans ce conflit. Peu importe à quel point je m’oppose, peu importe combien je boude. Peu importe à quel point je m’enferme dans le silence.

S’il te plaît, accroche-toi à l’autre extrémité de la corde. Et sache que tu fais le travail le plus important que quelqu’un puisse faire pour moi en ce moment.

Avec amour, ton adolescent. »

Texte original: The Letter Your Teenager Can’t Write You, par Gretchen Schmelzer

Traduction Comitys inspirée par la traduction de Aouatif Robert

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profil-helene-dumont-chroniqueuseAprès avoir suivi un parcours de Lettres et Civilisations, Hélène est devenue professeur des écoles puis conseillère conjugale et familiale. Très attachée aux problématiques de l’articulation du maternel et du féminin, elle garde l’intuition que celle-ci ne peut être pensée sans la présence du masculin. Elle travaille aujourd’hui en cabinet libéral au rythme de sa vie de famille : un chouette époux et 6 enfants !
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  • lili

    MERCI infiniment pour ce texte! pour moi il fait echo à celui sur les mamies…et du coup c’est comme si nous les parents nous aimions nos enfants pour qu’ils aiment à leur tour leurs enfants mais jamais ils ne nous aimeront autant que nous les aimons ..il suffit de voir la relation que nous avons avec nos parents: collant, envahissant ou trop distant, ils ne font jamais bien 🙂 legerete et prise de recul aident…