Elle s’appelle Julie, ou Marie, ou Camille. Elle travaille, elle prend soin des autres, elle gère, elle anticipe. Et pourtant, en fin de journée, il reste toujours quelque chose à faire. Un appel important oublié, un e-mail en attente, une to-do-list encore trop pleine. Ce soir encore, elle range ses affaires avec ce sentiment tenace : elle n’est pas à la hauteur.
Ce sentiment ne cible pas les femmes sans ressources ni ambition.
Au contraire, il s’attaque précisément à celles qui s’investissent le plus, qui portent haut leurs exigences, qui refusent de décevoir. Il est éprouvé par les femmes qui en font plus qu’assez, chaque jour. D’où vient-il alors ?
Ce que j’observe en consultation, c’est qu’il ne vient pas d’une insuffisance réelle, mais d’un idéal chevronné, image lisse et infaillible que chacune s’est forgée.
La peur de ne pas être à la hauteur naît souvent là : dans l’écart entre ce que l’on fait et ce que l’on croit devoir faire.
Cet idéal peut prendre mille visages : la mère parfaite, la professionnelle irréprochable etc.
Pour comprendre d’où vient cette sensation chronique d’insuffisance, il faut parfois remonter dans le temps.
À un niveau individuel — je pense à Julie, qui a grandi avec des parents qui lui serinaient : « Tu peux faire beaucoup mieux que ça. »
Et puis à un niveau collectif : beaucoup d’entre nous avons grandi avec l’injonction contradictoire d’être désirables sans être provocantes, présentes tout en restant discrètes, fortes et douces à la fois.
À force, nous avons intégré ce regard extérieur comme un critère de jugement permanent.
Nous sommes devenues nos propres spectatrices, toujours en train de nous évaluer.
Non pas depuis l’intérieur de notre expérience, mais depuis ce point de vue imaginaire, celui de l’autre.
Ce mouvement vers le haut — vers la tête, vers le contrôle, vers la performance — a sans doute été un mécanisme de protection. Si je maîtrise tout, si je vise haut, si je vois loin, alors peut-être n’aurai-je rien à me reprocher.
Mais ce fonctionnement a un coût.
Peter Levine, à propos de nos façons de vivre le traumatisme, parle dans un de ses livres de ce que vit la gazelle, dans le bush. Après un moment de danger intense — un lion qui la course pour la dévorer — la gazelle, une fois hors de danger, se met à trembler de tous ses membres. Elle laisse son corps se décharger du stress vécu, puis reprend son chemin. Elle exprime ainsi la terreur qui l’a envahie juste avant. Elle ne rumine pas. Elle ne rejoue pas la scène. Elle expulse pour retrouver un état de détente naturel.
Nous, après un stress, qu’il soit petit ou grand, nous ne tremblons pas.
Nous avons appris à tenir. À maintenir la contraction de notre corps. À serrer les dents, à rester dans la tête, dans l’analyse, dans le contrôle. Nous mesurons rarement le coût énergétique de ce « tant que je peux, je tiens, je prends sur moi », ce mode de fonctionnement où la tension ne connaît pas de relâche, où le corps est convoqué comme un outil au service du faire, sans jamais avoir droit au repos.
Lorsqu’on vit trop haut, dans la tête, dans l’idéal, dans l’exigence, on peut avoir peur…
… peur de tomber.
On perd contact avec ce qui nous porte. Alors que déplacer son centre vers le bas, vers le sol, donne une sensation de sécurité que la pensée seule ne peut jamais procurer.
D’où les animaux tirent-ils leur grâce naturelle ?
De leurs mouvements qui viennent naturellement du bas du corps, ou plutôt du bassin. Ce n’est pas un détail : c’est le siège de notre puissance réelle.
Alors, à vous qui pensez souvent aussi “je crains de ne pas être à la hauteur”, je vous propose trois pistes, comme des invitations à expérimenter, puis à observer ce qui se passe en vous lorsque vous essayez de faire autrement.
1/ Chercher à retrouver son ancrage
Plutôt que de chercher à en faire davantage, il s’agit d’apprendre à revoir son centre de gravité. L’ancrage, qu’il passe par la respiration abdominale, la marche consciente, ou simplement le fait de poser les deux pieds à plat sur le sol, n’est pas une perte de temps. C’est habiter son corps comme un lieu de ressources, et non plus comme un instrument au service de la performance. Un peu moins de tête, un peu plus de racines.
2/ Réviser ses critères de satisfaction
Je propose souvent à mes clientes de changer ce que j’appelle leur « index de satisfaction ». À Julie j’ai proposé de passer de : « Je serai satisfaite quand tout est fait », un horizon qui recule indéfiniment, à : « Je serai satisfaite quand j’aurai réalisé les trois priorités du jour ». Ce déplacement est impactant. Il signifie accepter que la liste ne sera jamais terminée, et que c’est une condition de toute vie engagée.
3/ Alterner tension et relâche
Le corps ne peut pas fonctionner en tension permanente sans s’épuiser. La gazelle ne pourrait pas survivre aux attaques des lions si elle ne connaissait pas, entre deux épisodes de stress intense, de phases de repos. Instaurer des pauses n’est pas un luxe : c’est une nécessité physiologique. Non pas des pauses “volées” entre deux obligations, mais des pauses assumées, pensées comme des phases de relâche indispensables à la prochaine phase de tension. Comme l’expiration l’est à l’inspiration.
La peur de ne pas être à la hauteur génère une souffrance vive.
Je vous invite, non pas à la regarder sous la forme d’un manque de confiance en vous, mais à la considérer comme une invitation à vous interroger : et si, plutôt que de chercher à m’élever encore pour “être enfin à la hauteur”, il s’agissait plutôt pour moi de trouver le contact avec le sol pour m’élancer en me sentant portée ?





