La to-do-list est aimantée sur la porte du frigo. Rien qu’à lire cette succession de tâches, je suis fatiguée. Je taquine mon amie : « Et … tu penses effectuer tout cela avant dimanche ? » Elle soupire en me servant une citronnade glacée. Elle a 15 ans de moins que moi et trois adorables têtes blondes dans ses jupes, d’une énergie vorace.
« Ne m’en parle pas, me répond-elle. Et encore, je n’ai pas ajouté la case *Faire l’amour* ! »
Mon amie connaît mon métier de sexothérapeute. Je lui passe la main dans le dos :
« Vraiment, tu mets ça dans ta to-do ? »
Elle s’assoit les larmes aux yeux, son petit de 15 mois sur les genoux.
« Franchement, depuis sa naissance, oui. Quand on se retrouve, j’ai beau essayer de me concentrer sur notre intimité, c’est systématique, je pense à 10.000 choses en même temps : à l’agenda, à la lessive, au coup de téléphone avec ma boss. Ça me décourage. J’en ai ras-le-bol. Je suis ailleurs, du coup le désir s’envole, du coup je m’énerve, du coup le plaisir ne vient pas. Un cercle vicieux qui ne me donne même plus envie de recommencer. Alors qu’avant j’aimais bien faire l’amour. Mais maintenant, ça devient une tâche parmi les autres. Je le fais pour Fabien, mais moi, zéro intérêt. »
Mon amie est une jeune maman au front,
surfant sur la vague des nez qui coulent, des dossiers à rendre, et des activités quotidiennes liées à la tenue d’une maison. Son mari est très sympa, surfant tout autant avec elle dès qu’il le peut. Un homme moderne et présent, embrassant sa paternité à bras le corps, mais avec une vision plus pragmatique des choses : « Une chose à la fois, se plaît-il à répéter. Si on ne fait pas aujourd’hui, on fera demain. Pas de stress. Et si on ne fait pas l’amour maintenant ce sera une autre fois. »
Peut-on rêver mieux ?
Mon amie m’explique qu’elle se met la pression toute seule — « la fameuse tyrannie de la norme », me dit-elle, accompagnée de la peur irrationnelle de se faire tromper si elle ne faisait pas les choses “bien”. Elle ajoute qu’elle est elle-même consternée par son propre fonctionnement, par ces idées envahissantes et intrusives qui s’invitent à la fête pour la saboter.
« Je voudrai juste fonctionner comme autrefois, avec une tête libre, un corps libre et l’envie d’y retourner joyeusement. »
Mais d’où viennent ces idées quand nous faisons l’amour ?
Pourquoi penser à la dernière facture à payer quand votre amoureux vous taquine les seins ? Pourquoi tendre l’oreille pour voir si un enfant pleure quand ça commence à devenir « chaud-chaud lapin » ?
D’abord, la relation sexuelle demande de rentrer dans un temps de détente.
Selon notre personnalité et notre histoire, cet été de détente pourra éveiller un conflit avec notre petit gendarme intérieur — surmoi tyrannique que nous possédons tous.
Celui-ci aura tôt fait de se mettre en branle-bas de combat, se chargeant de nous rappeler sans délai ce qu’il faut faire ou ne pas faire — aussi bien en termes de charge mentale que de morale. Le devoir profitera de cette intrusion dans notre tête pour s’imposer au désir naissant : un peu comme si une partie de nous-même s’interdisait d’exister et qu’une autre ne rêvait que de ça.
Or, qu’il est bon de se rappeler que nous avons le droit de plier notre tablier, de jeter l’éponge, de nous reposer, et parfois de le faire dans les bras de notre amoureux. Qu’il est bon également de devenir cette femme de désir embrassant sa sensualité : au diable les idées qui nous corsètent !
Ce changement de posture — de celle de la femme qui court, qui écoute, qui fait et qui donne, à celle qui s’abandonne — demande un peu de temps. C’est comme rentrer dans un bain. Il faut se déshabiller, faire couler l’eau, réchauffer la pièce avant de se glisser dans ce nouvel élément enveloppant.
Ainsi dans la sexualité, offrons-nous le temps de nous délester de ce qui nous pèse, proposons à nos hommes d’y participer par une entrée en douceur — et non pas par une main immédiatement posée sur un sexe froid et non préparé — dans ce nouvel environnement qu’est l’érotisme.
Ensuite, essayons de mieux nous connaître.
Savais-tu que notre conscience se modifie sous l’effet du plaisir ? Le plaisir provoque une levée des frontières aussi bien psychiques que corporelles. Ces levées agissent comme des fenêtres ouvertes entre nous-même et l’extérieur : la bonne occasion pour que des sensations ou pour que des pensées nous pénètrent. De ces pénétrations, surgira évidemment l’agenda, mais aussi des impressions de couleurs pour certaines personnes, le sentiment de divaguer, de flotter, de se mélanger, ou encore un cortège de rêveries fantasmatiques aidantes comme, parfois, déconcertantes.
Laisse ces idées passer en toi comme des photographies voletantes.
Laisse les lignes de ton corps se fondre contre celles de ton homme et s’y mélanger, laisse ta peau s’accrocher à celle de l’autre, se coller et se décoller pour t’envelopper. Tu peux jouer avec, l’action te permettra de mettre les idées à distance.
Ainsi, n’hésite pas à prendre des initiatives, à devenir vivante quand tu es en relation avec l’autre, à le regarder, à le toucher volontairement et en conscience afin de devenir pleinement présente à ce que tu vis.
Tu peux aussi ne pas t’attacher à ces pensées, les laisser de côté sans lutte, comme si tu les laissais dériver et faire confiance à l’intelligence de ton corps, pour te laisser embarquer.
Laisse-toi porter par les sensations agréables sans te dire que tu dois absolument aller à l’orgasme. Autorise-toi une balade en rivière sans autre but que la balade elle-même.
Quand nous faisons l’amour, nous pouvons éprouver un vacillement.
Les idées pragmatiques sont là pour nous protéger de ce laisser-aller qui pourrait nous sembler dangereux : si je lâche, si je m’adonne à ce que je ressens, ne vais-je pas devenir mauvaise mère ? Celle qui ne pense plus à ses enfants ? Ou une mauvaise femme ? Celle qui ne pense qu’à sa jouissance ?
Et la rancœur en couple, s’il y en a, ne devient-elle pas comme un mur érigé pour protéger d’une relation trop tendue ou à bout de souffle ?
La maternité, la vie qui s’accélère, les échéances, les injonctions, les malentendus nous pénètrent quand nous voudrions recevoir notre bien-aimé. La tête s’ouvre, elle devient perméable à tout et n’importe quoi, mais le corps se ferme. Le bon équilibre n’est pas facile à trouver. Et pourtant, dans ce brouhaha de pensées, tu peux essayer de vivre ce que tu as à vivre de ce moment de partage sensuel, sans te mettre d’objectif. Juste être là, avec ton corps et celui de l’autre.
Et demain, on verra.





