Vous gérez tout. Les rendez-vous médicaux à prendre, les anniversaires à ne pas oublier, le frigo à remplir avant le week-end, les devoirs à surveiller, les collègues à manager, et — entre deux réunions — les questions-météorites du type “est-ce que j’ai pensé à appeler la maîtresse pour l’absence de mardi ?”
Vous êtes compétente, organisée, engagée.
Et pourtant, vous êtes épuisée d’une fatigue que personne autour de vous ne semble vraiment voir, surtout pas votre conjoint.
Une étude française menée en 2022 établit qu’à notre époque, les femmes assument encore 70 % des tâches domestiques et éducatives.
Ce chiffre est accompagné de deux autres constats :
– les hommes ont l’impression de faire plus que ce qu’ils ne font réellement,
– les femmes minimisent le temps qu’elles y consacrent.
La charge mentale est-elle un tue l’amour ?
Un composant qui creuse un fossé d’incompréhension au cœur même des couples qui s’aiment ?
Il ne s’agit pas ici d’accabler qui que ce soit. Ce qui me semble intéressant, à lire ces constats, c’est de faire un peu de lumière sur les différences de fonctionnement au sein d’un couple, entre homme et femme.
Le risque ? Faire des généralités qui ne reflètent pas les subtilités des cas particuliers. L’avantage ? Un changement de regard sur l’autre qui peut transformer rancœur et épuisement en collaboration fructueuse.
Je vous propose de nous pencher ensemble sur deux différences que j’observe dans mes consultations dans le fonctionnement des femmes et celui de leurs conjoints : le rapport à soi et le rapport à la temporalité.
En matière de rapport à soi,
je remarque que les hommes semblent avoir tendance à respecter leurs besoins, alors que les femmes tendent à les ignorer.
Marion me contacte en plein confinement :
« la wonder-woman que je suis a atteint ses limites. J’ai quatre enfants sans école, un job à responsabilité dans une grosse boîte de cosmétiques haut de gamme à faire à distance, le boulot de la femme de ménage à réaliser : je craque, je m’épuise, je n’ai plus d’énergie, je râle et la première victime c’est mon couple : nous vivons comme deux colocataires. Mon mari ne me rend pas heureuse, et moi non plus je crois : il me dit ‘où est la Marion que j’ai rencontrée ?’ »
Marion aime l’action, elle est très engagée dans son travail autant que dans son foyer. Mais pendant le confinement, elle passe du boulot aux tâches ménagères sans interruption. Elle espère qu’en la voyant s’agiter, son mari lui dise : « repose-toi ma chérie, je vais prendre en charge le reste de la soirée ». Tendue vers cet espoir plus ou moins conscient, elle redouble d’énergie pour s’activer en tous sens.
Elle rêve pourtant de s’allonger sur son lit avec un bon bouquin – et des boules quiès. Mais c’est l’inverse qui se produit : elle gère tout dans un tourbillon frénétique.
Son mari, lui-même fatigué de sa journée,
la voyant assurer, s’assoit dans un canapé avec son téléphone. Pleine de rancune envers son mari qui n’a pas levé le petit doigt pour l’aider, elle ne dîne pas. Son mari lui en fait la remarque, ce qui déclenche une réponse sèche de la part de Marion. Elle se couche seule et pleine d’amertume.
Marion espère secrètement que ce soit son mari qui devine ce dont elle a envie, que ce soit lui qui repère son état de fatigue, qu’il comprenne que derrière son agressivité il y a une femme qui aimerait tant être prise dans ses bras.
Mais ce que voit son mari, c’est une femme affairée, tendue et qui le houspille.
Il n’a aucune envie d’adopter un comportement tendre avec elle. Marion me dit en pleurant : « je fais les choses car il faut les faire, si je crie c’est que je n’en peux plus : comment peut-il ne pas y voir un état de fatigue avancée ? »
En continuant à faire alors qu’elle se sent épuisée, c’est avant tout elle-même qui ne respecte pas son propre besoin de repos.
Elle donne jusqu’à épuisement, alors que son mari donne tout en gardant une réserve d’énergie.
Et si l’ennemi n’était pas votre conjoint… mais cette injonction intérieure qui vous interdit de vous arrêter ?
Je demande à Marion : « Comment pourriez-vous vous laisser inspirer par la facilité qu’a votre mari à se reposer quand il en a besoin ? Qu’est-ce qui vous permettrait d’oser laisser déteindre sur vous son savoir-faire en matière d’écoute de ses besoins ? »
Autre différence de fonctionnement entre hommes et femmes :
le rapport à la temporalité,
qui conditionne le rapport à l’action.
Pour beaucoup de femmes, une liste de tâches n’est pas une simple liste — c’est un double stress. Il y a le stress de la tâche en elle-même, et le stress de son anticipation.
Imaginez par exemple que vous devez joindre une institution de santé réputée pour être difficile à joindre, en vue d’obtenir un avis sur un gros devis dentaire. Au stress de l’attente s’ajoute souvent chez les femmes que je reçois un stress d’anticipation qui leur fait dire : « Je vais mettre cent ans à les joindre, je vais tomber sur une c*nne qui va me dire qu’il manque une pièce à mon dossier, que je dois téléverser sur le portail internet or j’ai oublié mes identifiants, où ai-je bien pu les mettre, ça va encore me coincer mon accès etc.»
Pour leurs conjoints, cette même liste est souvent perçue comme un ensemble de choses qui se feront en leur temps. Peut-être même sans leur intervention s’ils ont de la chance 🙂
Voici une histoire que Coralie m’a racontée :
un soir, elle doit partir chercher à l’école son fils malade, et le garder à la maison. Le programme de la journée est bouleversé, notamment le plein de courses qu’elle pensait faire. Elle envoie une liste de courses en urgence à son mari et lui demande d’aller chercher leur fille à la crèche. Coralie se serait mis la rate au court-bouillon pour tout faire comme si aucun imprévu n’était arrivé et débarquer avec les bonnes courses à la bonne heure à la maison, dans un état de tension certain. Son mari, lui, arrive détendu à la garderie, récupère sa fille, fait quelques achats de son choix très personnel, et rentre serein une bonne heure après l’heure habituelle du dîner des enfants. Les enfants seront nourris, puis couchés dans les deux cas — mais le coût intérieur est radicalement différent dans les deux situations évoquées.
On retrouve cette différence du rapport au temps dans l’attention qu’un homme et une femme portent aux travaux ménagers, et à la maison en général.
Les femmes fonctionnent souvent en mode préventif :
Coralie me disait aimer se sentir “à jour” de ses lessives, voire parfois faire une lessive alors que le panier n’est qu’à moitié plein, juste parce qu’elle a quelques minutes “sans rien” devant elle.
Les hommes agissent davantage en mode curatif :
quand ils n’ont plus de chaussettes du tout, alors ils envisagent de faire une lessive. Ce n’est ni mieux ni moins bien — mais cette asymétrie génère une charge invisible et épuisante pour celle qui anticipe en permanence.
Comprendre ces mécanismes me semble important pour que chacun puisse faire un pas l’un vers l’autre, voire que chacun puisse faire bénéficier l’autre de son fonctionnement.
Vous sentez que vous portez trop, et qu’il ne voit pas tout ce que vous faites ?
Pourquoi pas le lui dire, en notant noir sur blanc toutes les tâches et pensées qui sont les vôtres, pour lui demander de vous aider à réfléchir à une solution qui vous laisse plus de liberté ?
Et si cela permettait à votre homme de prendre conscience que ce qu’il reçoit comme des plaintes de votre part sont plus souvent des demandes d’aide ou de reconnaissance ?
Votre mari pourrait, à partir de vos notes, prendre conscience du malentendu qui fait qu’en exécutant une tâche, il a l’impression de faire sa part là où vous attendez un partage de la gestion des tâches, pas seulement de l’exécution.
Votre mari fait une sieste quand il est fatigué.
Vous pourriez, à son image, vous mettre un peu plus à l’écoute de vos besoins.
Vous avez envie de vous laisser tomber sur le canapé ce soir ? Et si vous essayiez, le laissant prendre les choses en main et de le laisser faire à sa façon, même si Paul porte le pyjama d’Inès ?
Comprendre ces différences me semble un point de départ indispensable pour soi, et pour la conversation à avoir avec son conjoint.
Car la charge mentale ne se rééquilibre pas par la plainte, le reproche ou l’espoir que l’autre finisse par comprendre vos besoins. Elle se rééquilibre par des décisions conscientes : nommer ce qui n’est pas vu, décider ensemble de quoi déléguer à qui, s’autoriser à ne pas tout faire parfaitement, mieux savoir comment s’appuyer l’un sur l’autre dans une logique de collaboration et d’ajustements qui ne laisse plus de place à la rancune.





