HB-article-tu-ne-sais-pas

Tu ne connais pas la dernière ?

Pour toutes les fois où j’ai pu entendre en cabinet : « Et voilà ce que les autres en disent maintenant ! C’est déformé, ce n’est pas ce qui se passe, c’est tellement faux. Je me sens trahie, meurtrie, salie, au sein de ma famille, de ma belle-famille, de mes amies, de mon quartier, de mon boulot. »

Pour toutes les fois où je me suis dit : « Mais comment est-ce possible ???? »

Eh, pssst ! Tu connais pas la dernière ?

– Nan ??? Tu crois que sa fille est enceinte ?

– Elle a pris un amant ?

– Leur fils a fumé un joint ?

– Son homme a fait de mauvaises affaires.

C’est ce qu’ON m’a dit. »

En même temps …

– Elle n’avait qu’à la surveiller !

– C’est une séductrice, c’est tout.

– Pas si parfaite, finalement, la famille …

– Voilà ce qui arrive quand on voit les choses en grand.

Mauvaise rumeur.

L’art de détruire ceux qui la subissent. « Ou qui la méritent ! » ai-je entendu un jour.

« Il n’y a pas de fumée sans feu, voyez-vous. Il ne fallait pas non plus chercher. La rumeur porte un fond de vérité, ne croyez-vous pas ? »

En écrivant ces lignes, j’en suis encore toute abasourdie. J’ai tenté de comprendre. Comment se fait-il que des amies, des personnes, et parfois même des couples ou des familles, puissent se faire mal avec autant de force ? Il faut croire que notre humanité n’est pas si jolie, et que derrière les traits d’un doux visage peut se révéler, parfois, un abîme de médiocrité.

«C’est une histoire de copines, une histoire de réseau, de cours d’école ».

Sauf que là, on est entre adultes. Et ça change la donne. S’il y avait des choses à dire, on pouvait le faire franchement. Et rester digne. Mais non, la rumeur a parlé. Porte-voix efficace : les comptes seront réglés.

Elle court, de maisons en pas de portes.

Elle se murmure, à demi-mots devant l’école.

Elle se partage, de façon anodine, entre deux gorgées de rosé.

Chut !

Tu ne sais plus d’où elle vient, tant son origine est alambiquée : « C’est la voisine de l’amie de la cousine de la femme du jardinier qui me l’a dit ! ».

Il suffit de deux personnes et la rumeur vagabonde. Qui est le ON qui la colporte ? Un peu nous tous, un peu personne. Un peu de moi, un peu de toi. Comme un brouillard qui peine à se dissiper, on la voit, on l’entend, elle est là. Mais on ne sait pas comment s’en saisir, et surtout s’en défaire. On sait juste que ÇA discute. Dans notre dos.

Médire.

Pour assouvir nos envies de vengeances et de destruction sur la place publique. Il faut bien qu’on se déchaîne. Et que quelqu’un porte le chapeau : celui de nos failles et déceptions, de nos rivalités et luttes de pouvoir.

Il suffit de faire échouer celle (ou celui) qui brillait un peu trop, qui dérangeait notre train-train confortable, nos certitudes incrustées. La regarder tomber, et, pourquoi pas – allons-y, puisque nous sommes méchants – , la contempler à terre. Il est si facile de divulguer de fausses informations pour son confort personnel, pour garder la tête haute, se mettre en scène, et surtout, surtout, pour ne pas s’avouer que s’il y a une personne qui souffre ici, à bord, et bien : c’est moi-même.

Mais pourquoi regarder ma propre blessure quand médire me donne l’occasion de me sentir un peu mieux ou encore de récupérer chez l’autre cette qualité, ce talent que je n’ai pas… Et dont je rêve depuis si longtemps ?

Il s’agit d’assouvir un désir de curiosité mal placé, d’exorciser sa peur, d’évacuer son angoisse : « Et si cela m’arrivait ? Et si mon conjoint me trompait, et si mon fils fumait, et si je me plantais au boulot ? »

C’est fou ce que la vie des autres intéresse les personnes qui, peut-être, n’osent pas vivre la leur, justement. On dirait que ça les excite.

Des récits distordus.

Amplifiés. Répétés. C’est le jeu du téléphone arabe, version scandale. La rumeur accentue le message, interprète. Elle vole des bribes de récits qui ne lui appartiennent pas, avant même que le/la principal(e) intéressé(e) n’ai eu le temps de se les approprier. La rumeur rend nu, dépossède et blesse l’âme.

Il faudrait presque se justifier : elle rend coupable d’ÊTRE. D’être soi, tout simplement, avec ses qualités, sa joie de vivre, mais aussi ses petits défauts, ses imperfections, son trajet de vie, son milieu social, son conjoint, ses enfants, son boulot, son salaire, sa maison, ses choix, ses valeurs, ses rêves et ses châteaux de sables. Que sais-je encore ?

« J’ai dû rater un truc. »

– Qu’est-ce que ça peut leur faire que ma fille se rende à la maternité ?

– En quoi suis-je coupable de bien m’entendre avec cet homme ?

– Mon fils a une super bande d’amis, où est le problème ?

– Que mon conjoint ne décroche pas ce contrat, est-ce un drame ?

La rumeur remet en question : « Pourquoi dit-on cela de moi, sur moi ? J’ai dû rater un truc, j’ai dû mal faire, je dois être nulle. » Ces questions renvoient à celles que nous pouvons nous poser par ailleurs sur le sens de ce que nous vivons et sur notre façon d’apprivoiser ou d’accueillir ce qu’il en résulte. Sauf que la rumeur déstabilise, elle entrave la réflexion qui pourrait être menée, avec sa dose de culpabilité, ou pire, de honte.

Que celui qui n’a jamais médit jette la première pierre !

Soyons sérieux, et faisons preuve d’une minimum de vérité avec nous-même : nous avons tous, un peu, beaucoup, à la folie ou malgré nous, participé à de mauvaises rumeurs. Par loyauté ou méconnaissance. Peut-être aussi en toute conscience.

C’est une part de nous que nous taisons, une ombre silencieuse, dont nous ne sommes pas si fiers. Un espace de solitude où se tapit notre pauvreté et se logent des regrets. Mais nous valons mieux que ça. Reconnaître cette imperfection de pensée et de parole est une première étape pour nous la pardonner, progresser, et pourquoi pas demander pardon, si cela peut se faire.

Mais si j’ai été blessé(e), qui viendra me consoler ?

La rumeur n’est jamais agréable, elle peut même devenir est une épreuve. Elle va du bavardage sans fondement chez ceux ou celles qui n’ont rien de mieux à faire, à la diffamation. Mais toutes fabuleuses fragiles et démunies que nous sommes dans ces moments là, je crois que l’on peut encore choisir d’inverser le mouvement, quitte à demander de l’aide, et de :

  • reconnaître et confier sa peine dans le creux d’une fabuleuse oreille.
  • ne pas confondre la rumeur avec ce que je vis et ce que je suis vraiment.
  • faire cesser l’offense, et s’il le faut, s’adresser directement aux personnes concernées.
  • renoncer au sentiment de persécution et au désir de se venger.
  • se lover dans de fabuleuses amitiés bienveillantes.
  • prendre le temps de « digérer ». Sans s’acharner.
  • penser que le pardon est possible, même si la relation ne l’est plus. Et qu’on a le temps.
  • relire « La vérité sur les commères », un billet vrai, drôle et qui remet les points sur les i.

Enfin : reconnaître que c’est tellement pathétique que dans quelques années on en rira.

Nous sommes des guerrières, de fabuleuses guerrières.

HelenedumontrondeAprès avoir suivi un parcours de Lettres et Civilisations, Hélène est devenue professeur des écoles puis conseillère conjugale et familiale. Très attachée aux problématiques de l’articulation du maternel et du féminin, elle garde l’intuition que celle-ci ne peut être pensée sans la présence du masculin. Elle travaille aujourd’hui en cabinet libéral au rythme de sa vie de famille : un chouette époux depuis 18 ans et 6 enfants !
conseilconjugaletparentalite.com

HB-visu-article-soireeBOUTON

 

Je partage sur Facebook
  • Hélène Babiak

    ouf! Merci merci merci!