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Petite mythologie des draps propres

Se glisser dans des draps propres : c’est, depuis toujours, l’un de mes petits bonheurs. Un véritable « kif », dirait Florence Servan-Schreiber. Comme si, au moment de me coucher, une bouffée d’air frais m’accueillait, m’offrait un instant de délassement après une longue journée.

Mais ça serait trop simple de juste savourer ce bonheur simple. À peine me suis-je glissé sous les draps et ai-je humé le doux parfum de propre que je pense déjà à l’après. Quand, demain matin, les draps seront froissés. Quand, dans 3 jours, ils commenceront déjà à « sentir le polochon ». Quand, dans une semaine, je les trouverai franchement sales. Quand, dans 10 jours, je soupirerai au moment du coucher, flemmarde et ronchonnante : « Il faudrait vraiment que je change les draps ! ». Alors que mon Fabuleux, lui, les trouve « bien assez propres » et me répète de ne pas me prendre la tête. « Elle les change tous les combien, ta mère ? » (Là je vous passe les détails de la conversation qui a suivi)

Je dois vous l’avouer : j’ai, depuis toujours, beaucoup de mal à rester dans le moment présent. Chaque petit bonheur du quotidien est déjà, dans mon esprit, menacé par la suite.

  • Draps propres et parfumés = draps bientôt sales.
  • Sol propre = sol recouvert de miettes et de poils de chien dans moins d’une journée.
  • Linge plié = corbeille de linge bientôt remplie de linge sale.
  • Dîner prêt = casserole vide dans quelques minutes.

Vous aussi, ça vous arrive ?

Ce sentiment que chaque petit accomplissement du quotidien se transforme en rocher de Sisyphe ?

« Sis-quoi ? »

Empruntée à la mythologie grecque, cette expression est une métaphore symbolisant une tâche interminable. Sisyphe, fils d’Éole, avait déclenché la colère des dieux de l’Olympe. En guise de châtiment, ces derniers le condamnèrent à grimper au sommet d’une montagne en faisant rouler un immense rocher. Cependant, une fois au sommet, Sisyphe n’avait pas assez de place pour y bloquer son rocher qui redescendait aussitôt, obligeant Sisyphe à le remonter encore…et encore, et encore…

Nos rochers à nous, ce sont les lave-linges à lancer, à vider, les lessives à étendre, préparer le dîner du lendemain à peine celui de ce soir terminé. Le sol à nettoyer alors que l’on sait pertinemment que les enfants ne penseront pas à retirer leurs bottes en rentrant. Les jeux que l’on range chaque soir dans les tiroirs et les boîtes, tout en sachant très bien qu’ils seront de nouveau éparpillés sur le sol de la chambre, et ce dès demain matin 6h30.

C’est épuisant, de porter ces rochers, non ? Et la mauvaise nouvelle, c’est que nous en aurons toujours à porter. Pffff….

Et puis, l’autre jour, mon ostéo, après m’avoir remis les cervicales en place pour la énième fois, m’a fait cette sortie :

« Vous savez comment on appelle ces douleurs cervicales ? »
« Euh, non ? Le syndrome de la femme-qui-en-fait-trop ? »

Non.

Le syndrome d’Atlas.

De retour à la maison, je demande à mon pote Wikipédia de me rencarder un peu plus précisément.

Eh oui, mes cours de mythologie grecque sont un peu loin, là… Atlas, c’est un Titan qui apparaît dans plusieurs légendes de la mythologie grecque. Père des Pléiades, des Hyades, des Hespérides et de la nymphe Calypso, il participe à la révolte des Titans et se voit condamné par Zeus à porter pour l’éternité la voûte céleste sur ses épaules.

Je me répète cette phrase en boucle : « se voit condamné par Zeus à porter pour l’éternité la voûte céleste sur ses épaules. »

Nan, mais c’est horrible ! Je ne veux pas porter pour l’éternité la voûte céleste sur mes épaules !!! Je ferme mon ordinateur, enlève mes lunettes et me pose un instant.

Ma voûte céleste, c’est ma vie de famille.

J’aime bien l’image.

Mais est-ce que je suis condamnée par qui que ce soit de la porter sur mes épaules ? Je ne suis pas un personnage de mythologie, soumis à une quelconque fatalité. D’autant que j’ai toujours eu en horreur ce poids du destin, des erreurs et des punitions, dans les aventures des dieux et héros grecs qui ont accompagné mon adolescence et mes études de littéraire.

Je me lève et décide, en guise de rébellion, de ne pas passer l’aspirateur. Ça n’est pas mon rocher du jour. Je choisis de raconter une histoire à numéro 2 plutôt que de préparer la liste de courses (alors que mes placards ne sont pas vides, je précise).

Ma voûte céleste, ce sont ces moments partagés avec mes loulous, pas mon énergie gaspillée à anticiper sur tout et à stresser sur tout.

Alors, oui, j’aurai chaque jour à porter un rocher jusqu’en haut de la montagne, mais je ne veux pas me gâcher la vie en regardant, à peine arrivée au sommet, la descente que le rocher dévalera bientôt inéluctablement. Je veux juste kiffer la vue depuis le haut de la montagne : savourer, à l’instant T, le plaisir de me glisser dans des draps propres.

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profil anna latronDepuis plus de 10 ans et après une école de journalisme, Anna Latron met sa plume au service de l’information en collaborant à plusieurs magazines, sites et radios. C’est en réalisant un dossier sur l’imperfection heureuse qu’elle rencontre Hélène Bonhomme dont elle est aujourd’hui collaboratrice, notamment pour le programme de formation continue du « Village ». Mariée à son Fabuleux depuis 9 ans et après avoir traversé un cancer, Anna débarque dans l’univers de la maternité il y a 6 ans en devenant maman d’Alexis, atteint d’un trouble du spectre de l’autisme. Une confrontation à la différence qui met cette jeune maman face à un défi : accepter les limites de son enfant, mais surtout les siennes, en choisissant la voie de la liberté ! Quant à Aymeric, le petit frère d’Alexis, c’est un fabuleux bêtisier de 2 ans qui pousse sa maman à persévérer dans l’acceptation de sa propre imperfection !

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  • Dominique

    Quel bienfait cet article !!! Merci de m’aider à voir ma voute céleste différemment !

  • Cécile

    je crois que cette lecture va changer les priorités de mon mercredi ! 😉
    ça fait du bien de le lire, de le relire, encore et encore… 😉