En ce qui concerne nos corps, nous raisonnons souvent à l’envers.
Une douleur au dos apparaît en pleine après-midi de boulot : au lieu de l’écouter, nous tentons par tous les moyens de la faire disparaître, ou nous l’ignorons.
Nous nous sentons un vague à l’âme un matin ? Vite vite, nous nous mettons en action pour chasser cette désagréable sensation.
Nous ressentons le besoin de dormir à 22h, mais nous continuons à scroller/plier le linge/regarder le film sans en tenir compte.
Qu’est-ce qui nous empêche de réagir à cette douleur en changeant de posture ou de rythme ? Qu’est-ce qui nous retient d’interroger cette émotion ou de céder à la fatigue ? Serait-ce un résidu de corset, un corset psychique ?
Que craignons-nous, quand nous refusons d’écouter notre corps ?
Ségolène m’annonce, en arrivant dans mon cabinet : « La période qui s’annonce est dense, il ne faut pas que mon corps me lâche. » Elle me demande de l’aide car elle se sent épuisée par sa vie, qu’elle aime pourtant dans tous ses aspects.
Fatiguée à l’idée de s’occuper de ses enfants le soir, incapable d’assister à certaines réunions, sentant son coeur palpiter à partir de la mi-journée, elle est inquiète, et ne comprend pas ce qui lui arrive.
Elle reconnaît n’avoir jamais vraiment écouté son corps.
Seulement, ces derniers temps, les signaux qu’il lui envoie sont forts et nombreux, voire insupportables. Malgré cela, elle continue à vouloir le faire taire. Elle craint de l’écouter car elle le voit comme un réservoir de fragilités.
Je me demande comment lui faire vivre l’expérience inverse, celle que son corps est un réservoir de sagesse infini, quand elle me pose cette question, en fin de séance : « Auriez-vous un “truc” pour défaire l’angoisse quand elle se présente à moi ? »
Non, je n’ai pas de truc magique ni d’astuce rapide pour faire disparaître l’angoisse en un clin d’œil.
Mais je vais surfer sur cette question de Ségolène pour lui proposer une démarche inverse à son réflexe habituel de chasser cette sensation.
Je l’invite, avec moi, à commencer par accueillir cette angoisse, aussi désagréable soit-elle.
« Comment sentez-vous cette angoisse ? Où est-elle dans votre corps ? »
Elle me la décrit comme une oppression sous le sternum, « lourde, dense, comme des centaines de nœuds très serrés ».
Cette description lui révèle que l’angoisse n’est pas une émotion abstraite : elle a une localisation, une texture, une présence physique. Elle se vit dans le corps de Ségolène. Et c’est précisément cette incarnation qui peut devenir une porte d’entrée pour la transformer.
Car en plus d’être une sensation corporelle, elle a aussi un sens.
Nous allons le chercher ensemble. Les yeux fermés, Ségolène est tout entière avec sa sensation : « Quand l’angoisse vient, j’ai besoin d’air, j’ouvre la fenêtre. » Ce geste est déjà une forme de réponse corporelle à ce qu’elle ressent : le corps cherche à se libérer, à respirer, à créer de l’espace.
Pour aller plus loin, je lui propose de fermer les yeux, de se connecter à cette sensation sous le sternum, et de l’écouter. Pas pour la combattre, mais pour l’accueillir. Cette approche, inspirée des pratiques somatiques, repose sur une idée fondamentale :
le corps n’est pas un ennemi à dominer, mais une maison à habiter, à écouter, dont prendre soin.
Et je demande : « Si cette sensation pouvait parler, que vous dirait-elle ? »
La réponse de Ségolène fuse : « Libère-toi ! »
Cette réponse me semble un exemple frappant de la sagesse du corps.
Il ne s’agit pas d’une pensée rationnelle, mais d’une vérité organique, profonde, qui émerge quand on accueille la sensation, quand on cesse de la fuir.
Ségolène poursuit : « Libère-toi ! Libère-toi de tout ce que tu portes avec ta famille ».
La libération dont parle son corps n’est pas une fuite, mais un appel à lâcher prise à propos de vieilles croyances qui courent dans sa famille. C’est une piste de travail que nous allons pouvoir explorer avec par la suite.
Pour l’heure, Ségolène a ressenti qu’en restant présente à cette sensation, en l’accueillant sans jugement, elle a observé un changement : « la sensation est toujours là, mais c’est beaucoup plus léger, je sens moins d’oppression ».
Le corps a sa propre capacité à se réguler, à se rééquilibrer, quand on lui en donne la possibilité !
Le sourire de Ségolène, après avoir senti son sternum s’alléger, me semble celui de quelqu’un qui vient de retrouver un territoire perdu : son propre corps, non plus comme un fardeau, mais comme un guide, et peut-être aussi un refuge.
L’angoisse, la rumination, la peur sont souvent liées au passé ou à l’avenir.
Le corps, lui, est toujours dans l’instant. Se reconnecter à lui, c’est revenir au moment présent, où la sensation de sécurité est possible.
Au fil des séances, Ségolène comprend que le corps ne ment pas. Contrairement à l’esprit, qui peut se perdre dans des rationalisations, ou nous raconter des histoires, le corps exprime toujours la vérité de notre état. Une tension dans les épaules, un nœud à l’estomac, une respiration courte : ces signaux sont des indicateurs fiables de ce que nous vivons sur le plan émotionnel.
Ségolène a fait l’expérience que la sécurité ne se trouve pas toujours à l’extérieur, dans les validations sociales, les réussites professionnelles, ou la reconnaissance des autres. Elle peut aussi naître de l’intérieur, dans la reconnexion à son intelligence corporelle.
Notre corps n’est-il pas un expert en auto-régulation, lui qui assure, quoi que nous mangions, quoi que nous dormions, quoi que nous lui fassions subir, le maintien de nos fonctions vitales chaque jour ?





