Mes seins - Fabuleuses Au Foyer
Dans ma tête

Mes seins

Hélène Dumont 17 octobre 2018
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J’ai toujours été une folle dingue du dialogue intérieur. Mais les choses ont empiré depuis quelques années. Maintenant, je parle même à mon corps. Et notamment à mes seins.

C’est un fait.

Je les regarde, nus et blancs, dans le miroir de la salle de bain tandis que je me déshabille pour me doucher :

« Un peu palots, mes chers amis. J’aurais dû accepter de vous laisser caresser par le soleil. Aux côtés de ma gorge dorée, vous auriez meilleure allure. »

L’un cloche du téton tandis que l’autre regarde ailleurs. Il faut que je vous dise : je souffre d’un léger strabisme « tétonnier » divergent. Comme la rééducation du téton n’existe pas (avez-vous déjà rencontré des orthoptistes de la poitrine ?) je n’ai jamais osé parler de ce complexe à n’importe quel médecin, même le plus indulgent, de peur de passer pour une psychorigide de la poitrine parfaite.     

Aujourd’hui je les aime bien, mes seins.

Mais notre histoire d’amour n’a pas été toujours commode.

D’abord, il aura fallu accepter que le sein gauche pousse plus vite que le sein droit. Allez savoir pourquoi, il aura toujours gardé une longueur d’avance. À l’âge ingrat de l’adolescence, le trop plein hormonal les rendait fiers comme des soldats ballonnés au garde à vous.

Je ne faisais pas partie de celles qui mettaient du coton dans leur soutien-gorge pour augmenter le volume mammaire, mais plutôt de celles qui s’achetaient des « minimiseurs » pour atténuer leur relief que je trouvais trop galbé. Si je dois aller jusqu’au bout de ma réflexion, je pense même que j’aurais pu me passer de ce sous-vêtement délicat : mes seins tenaient tout seuls. Fermes et puissants.

Si mes tétons souffraient de strabisme, plus d’un garçon s’est mis à loucher subitement en les devinant dans l’encolure discrète de mes chemisiers.

Ce qui devenait très gênant.

C’était même blessant. Avec recul, je me dis que ma réflexion sur la gent féminine a peut-être pris racine lors de ces moments douloureux. Et tandis que ceux-ci rougissaient, je me demandais avec rage comment dissimuler ces atouts, quitte à les faire rentrer à l’intérieur de mon corps, telle une paire de chaussettes que l’on replie sur l’envers.

Lors des soirées pyjamas estudiantines,

je consolais mes amies désolées d’être plates comme des planches à pain et leurs prêtais ma dentelle que nous rembourrions de petites culottes en boule. Nous dissertions sur la poussée des poitrines, leurs courbes potentiellement ascendantes. Je jalousais leur profil de limande, elles enviaient mes formes généreuses. Le temps d’une brève soirée, je m’en sentais presque comblée. Mais au petit matin, je m’agaçais déjà de ne pouvoir faire un jogging normal sans que « ça » ne ballote dans tous les sens, et que mes seins ne s’écrient :

« Arrête, tu nous donnes le mal de mer ! ».

Il a fallu que j’apprenne à les aimer ainsi, mes seins. La contemplation des tableaux de Rubens, Oreillers de chair fraîche*, et plus encore la rencontre explosive avec les mains de mon mari, ont facilité cet égo mammaire. Comprenez que dans cette histoire-là, tout le monde s’entend bien et apprécie de se retrouver pour faire la fête.

Les grossesses et allaitements auront eu raison de mon bonnet D

(que dis-je, E , F…) : à force d’enfler et de désenfler, mes seins arborent aujourd’hui un modeste C. Alors que je les scrute dans le miroir et les interroge sur leur triste mine pendouillante, le gauche me répond :

« Sens de la gravité, ma jolie »,

tandis que le droit s’exclame :

« Quarantaine oblige ! »

Les voilà devenus moqueurs. Mais je les aime bien, mes gants de toilette. J’ai troqué la dentelle de Calais contre des coques. Vous savez, les Invisibles, tout doux. Ça leur donne bonne mine, c’est une façon de prendre soin d’eux.

Je sais que dans quelques années, j’aurai le plaisir de les emmener se faire tirer le portrait pour vérifier leur état de santé.

Appelez ça un selfie des tétées ou une mammographie,

peu importe, mais ensemble il faudra que nous passions au rouleau compresseur. Je m’y prépare déjà.

Avant, j’aurai voulu m’en détacher, de mes seins. Les poser dans un petit coin et les oublier longtemps. Aujourd’hui, je les emmène partout. On ne se quitte plus. Mieux, je leurs suis infiniment reconnaissante :

  • Ils auront nourri mes enfants (au diable mon indépendance de femme dans ces moments-là), éveillé le plaisir de l’instinct maternel, bouleversé mon amour de mère.
  • Dans les moments d’intimité amoureuse, ils auront abrité le repos du guerrier avec délicatesse. Recueilli pour lui les battements de mon cœur.

Par-dessus tout, ils auront sensibilisé mon regard à la peinture, la sculpture, l’art sacré :

  • Combien de femmes ont-elles été représentées allaitant, les yeux perdus dans le visage de leur enfant ?
  • Combien de femmes ont-elles été sacralisées, exposant leur poitrine libre, petite, blanche ou noire, pure, généreuse, révolutionnaire, telle Marianne émancipée et nourricière, guidant son peuple ?

Ils auront ouvert mon cœur à l’écoute de la souffrance de celles qui se voient privées de ce qui les rend femmes, quand la maladie s’invite et vient les bousculer.

Chères Fabuleuses,

Que vous ayez du monde au balcon ou que vous soyez raplaplas,

je vous invite à prendre soin de vos seins, de vos mamelons couronnés, à les aimer avec tendresse et indulgence. N’hésitez pas à leur parler, ça leur fera tellement de bien !

Et n’oubliez jamais que dans nos poitrines adorées se cachent, sans hésitation, nombre de rêves fripons : ceux de nos amants quand ils étaient petits garçons.

* Charles Baudelaire, Les Phares



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Cet article a été écrit par :
Hélène Dumont

Après avoir suivi un parcours de Lettres et Civilisations, Hélène est devenue professeur des écoles puis conseillère conjugale et familiale. Très attachée aux problématiques de l’articulation du maternel et du féminin, elle travaille aujourd’hui en cabinet libéral au rythme de sa vie de famille : un chouette époux et 6 enfants !
https://www.conseilconjugaletparentalite.com

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