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Le féminisme est une affirmation de soi

Hélène Bonhomme 28 mai 2020
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À ma droite, mon fils dévore un Picsou Mag. Derrière moi, son frère jumeaux trie des cartes Pokémon. La maison est étrangement calme. J’entends gazouiller à l’étage — puisque ce sont des bruits joyeux, je tente de grappiller encore quelques minutes d’écriture avant de sortir ma fille de son lit.

Certains jours comme aujourd’hui, j’ai envie d’organiser une remise de médaille à moi-même. De m’offrir une légion d’honneur de la nana qui — sans gueuler — gère une PME de main de maître tout en mettant à manger sur la table, tout ça entre deux constructions Lego et, pas la peine de le préciser, en plein confinement. J’ai envie de m’arrêter pour écouter le tic-tac de l’horloge mêlé au clic-clac de mon clavier, et de passer ma main dans les cheveux bouclés de mes enfants qui s’occupent tranquillement.

Mais hier comme la plupart des autres jours, c’était différent.

J’avais encore envie de tout claquer.

De dire stop à ce job de dingue qui occupe mes jours comme mes nuits. Ou alors de m’enfuir de cette vie de famille qui grignote mes neurones proportionnellement à mon sommeil.

Je suis comme ces personnages de cartoon dont tu vois le radeau s’approcher inexorablement des chutes d’eau. Il fait sa petite balade pépère sur la rivière, mais le courant s’emballe et tout à coup, sa fragile embarcation plonge à 90°. Ses yeux se gonflent, il pousse un cri, tombe à la verticale, boit la tasse et naturellement s’en sort vivant grâce à son comparse qui lui fait recracher toute l’eau avalée en appuyant sur son ventre comme un candidat de Questions pour un champion appuie sur son buzzer.

Sauf que moi, la plupart des jours, je doute sincèrement de sortir vivante de cette improbable association travail de dingue / famille de dingues dont le courant semble m’emmener droit au fond des chutes du Niagara.

En ce moment, je lis les mémoires d’Yvonne Knibiehler, l’une des rares sinon la seule féministe de sa génération à avoir osé revendiquer clairement un féminisme qui ne se débarrasse pas de la question de la maternité : « Aujourd’hui, l’écrasante majorité des mères qui travaillent ont beaucoup de peine à concilier leurs tâches professionnelles et leurs responsabilités maternelles. La plupart n’osent pas se plaindre. Elles ont peur qu’on les oblige à choisir : “Si vous n’y arrivez pas, rentrez chez vous !” Leur silence arrange bien les pouvoirs en place. Tant qu’elles sont seules à souffrir, tout va pour le mieux. À mon sens, le féminisme a fait fausse route quand il a décidé d’ignorer ces données. »

Yvonne Knibiehler a toujours refusé de choisir : « J’ai eu souvent le sentiment d’être assise entre deux chaises. D’un côté, les bonnes mères se méfiaient de moi parce que j’étais féministe, de l’autre, les féministes se défiaient de moi parce que j’accordais une grande importance à la maternité. »*

Moi non plus, je ne veux pas choisir.

Et ça me met dans l’embarras. Parce que je veux créer, je veux contribuer, je veux sortir, je veux oser, je veux pouvoir regarder ma fille dans les yeux et lui dire que je ne me suis jamais contentée de la boîte dans laquelle ma culture aura voulu m’enfermer. Mais je veux aussi prendre le temps de rigoler avec ma fille qui du haut de ses 9 mois a découvert comment applaudir de ses deux mains potelées, je veux lire des Tintin avec mon fils et je veux être là, comme hier, quand il était submergé par la colère et qu’il avait juste besoin de quelqu’un pour s’asseoir à côté de lui et lui tenir la main.

Je veux tout ça. Rien de moins que tout ça.

Sauf que cette conciliation relève de la surhumanité — je veux dire, si on part du principe qu’on ne veut pas finir cramée — précision qui vaut la peine d’être faite si on prend en compte l’explosion du burn-out des femmes les dernières années.

Ce phénomène d’épuisement généralisé est le résultat d’un féminisme qui, intellectuellement gêné par le fait que les femmes continuent de vouloir utiliser leur utérus, a tout simplement fait l’impasse sur la question de la maternité :

“Tu veux être une femme libre ? C’est simple, sois célibataire et sans enfants, et indépendante financièrement.”

Sauf que moi, je veux être une femme libre de tout faire.

Je veux diriger mon entreprise, tout en choisissant ma vie de famille. Et ce non-choix m’amène souvent à avoir peur : 

  • peur de ne pas être une mère assez présente ;
  • peur de ne pas être une professionnelle assez investie.

Les dernières décennies, on se sera battu pour le droit de vote, la maîtrise de la fécondité, la parité, l’égalité salariale, le droit à être protégée et défendue d’inacceptables violences.

Certains chantiers sont malheureusement toujours en cours — mais je le crois, il est grand temps pour le féminisme de s’attaquer à un nouveau chantier, celui de l’articulation entre le féminin et le maternel.

Ce féminisme étant logé au coeur même de nos propres contradictions intérieures — “je veux être là ET et je veux être ailleurs” — il ne pourra se construire que sur l’affirmation de soi.

Car il faut s’affirmer pour être capable de dire ce que l’on veut, au risque de décevoir à la fois les bien-pensants de la famille et les bien-pensants du féminisme.

Il faut s’affirmer pour dire que l’on ne veut pas choisir, sachant très bien que cela nous mettra souvent dans d’inextricables situations d’impuissance où la culpabilité sera notre meilleure ennemie.

Et parce que conciliation implique concession, il faut s’affirmer pour oser être une mère imparfaite et une professionnelle imparfaite, au vu et au su de tous — et surtout, au vu et au su de notre propre juge intérieur, qui bien souvent est notre plus impitoyable bourreau.

En enfermant les femmes dans une position de victime, le féminisme ne leur rend pas service.

Je plaide donc pour un féminisme de l’affirmation de soi :

  • “Je veux ce poste, et mon argument n’est pas celui de la discrimination positive : je veux ce poste parce que je crois en moi, en mon intelligence, en mon talent, en mes idées, en ma capacité à diriger.”
  • “Je veux être cette mère présente, et pas par peur d’être traitée de mauvaise mère : je veux être là parce que j’ai envie construire une relation privilégiée avec chacun de mes enfants, que je considère comme des cadeaux.”

Le féminisme a fui la question de la maternité. Moi, je crois que la maternité est un cadeau pour le féminisme. Parce qu’elle nous met toutes en position d’oser faire des choix, de les assumer en nous détachant du regard des autres, de composer avec nos multiples contradictions, de nous lever malgré nos imperfections, et même de faire ces imperfections des forces qui nous permettent d’influencer plus que jamais la société : en étant des femmes fortes, en toute vulnérabilité.

Parce que notre féminisme ne sera plus un bras de fer.

Il ne sera plus ni noir ni blanc. Il sera coloré de toutes nos histoires, de tout ce que nous aurons osé bâtir, de tout ce que nous aurons osé affirmer, de toutes les erreurs que nous aurons osé faire et qui nous auront permis de grandir. De tout ce que nous aurons choisi d’être, à l’intérieur et à l’extérieur de notre foyer, malgré le risque constant de tomber dans de puissantes chutes d’eau qui pourraient tout emporter.

Dixit la nana qui vient de donner du pain rassis à ses enfants pour le goûter : les courses ne sont pas faites, j’avais un texte à écrire et vous savez quoi ?

J’ai aimé ça.

*Yvonne Knibiehler, Qui gardera les enfants ? Mémoires d’une féministe iconoclaste



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Cet article a été écrit par :
Hélène Bonhomme

Fondatrice du site Fabuleuses au foyer, maman de 3 enfants dont des jumeaux, Hélène Bonhomme multiplie les initiatives dédiées au bien-être des mamans : deux livres, deux spectacles, quatre formations, la communauté du Village, une chronique sur LePoint.fr et un mail qui chaque matin, encourage plusieurs dizaines de milliers de femmes. Diplômée de philosophie, elle est mariée à David et vit à Bordeaux.

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