Une maman fabuleuse nous écrivait dernièrement : « Je rêvais tant d’une grande famille, mais je n’aurai jamais autant d’enfants que j’espérais. Je souffre de ce rêve qui ne s’est pas réalisé, et quelque part, j’envie ces mamans qui elles y ont droit. Comment faire ? »
Comment faire quand j’envie les autres pour ce qu’ils ont et que je n’ai pas ?
Comment faire pour ne pas m’enfoncer dans un certain défaitisme, dans un sentiment d’impuissance, dans une grande tristesse ?
Il y a 20 ans, j’accueillais une petite merveille aux grands yeux brun foncé,
qui a chamboulé ma vie comme jamais je ne l’aurais pensé. Son entrée fut fracassante, comme un grand courant d’air qui fait tomber par terre tous les objets mal attachés.
J’étais désormais une maman, pour toujours et tout le temps.
Avant ma grossesse, tout était clair. Je savais exactement qui je voulais devenir : une voix académique de poids pour les personnes porteuses de déficience intellectuelle. C’était ma passion : faire de la recherche, donner cours dans les écoles supérieures, changer les mentalités, transmettre une vision pleine d’espoir sur le handicap.
Mais quand la porte de la maternité s’est ouverte, tous mes plans ont été bousculés.
Alors j’ai créé un grand tableau Excel.
Minutieusement, j’ai déterminé des étapes-clés et des dates butoir pour parvenir à ma vie rêvée : 3 enfants, 7 ans de pause à la maison, un titre de docteure en psychologie avant mes 40 ans.
J’avais tout planifié, y compris les changements de poste de mon mari et l’année de notre retour en Belgique. J’avais même calculé quand tomber enceinte et quand les enfants devaient entrer à la maternelle.
Ma vie rêvée s’étalait sur le papier… et elle est restée sur le papier.
Chaque année au mois de mai, je recontactais des universités, je relisais des articles de journaux scientifiques sur mon sujet de prédilection, je créais des classeurs, je soupirais en ouvrant les couches sales de mes filles et je rêvais d’être ailleurs, pieds plombés dans le marécage peu romantique de la vie de famille.
Dans leur ouvrage « The good life : Ce que nous apprend la plus longue étude scientifique sur le bonheur et la santé », Waldinger et Schulz mettent les mots parfaits sur ce que je ressentais :
« Avec le temps, nous développons le sentiment subtil mais tenace que notre vie est ici et maintenant, alors que les choses qui nous rendraient heureux sont ailleurs ou plus tard. Toujours hors de portée. (…) Notre propre existence, après tout, correspond rarement à l’image que nous nous en sommes formée. Elle est toujours trop désordonnée, trop compliquée pour être réussie. »
Ce sentiment est fortement renforcé par le fait que nous sommes constamment exposés à ce que les autres nous présentent sur un plateau doré (celui des réseaux sociaux) : leur vie de rêve à eux ! Bien évidemment, ce qu’on en aperçoit succinctement n’est qu’une infime part de ce qu’ils vivent et ressentent vraiment ; et c’est parfois même brodé de mensonges.
Nous en avons conscience. Mais nous persistons à nous comparer. À tirer de ces posts des conclusions sur notre valeur, notre vie, nos capacités. À décréter que notre bonheur à nous est vraiment de deuxième classe. Qu’on est la seule à ne pas avoir la vie dont on avait rêvé.
On en ressort le cœur piétiné d’auto-reproches.
On n’est « jamais assez bien », on ne se sent jamais vraiment chez soi dans sa propre vie.
Et c’est malheureusement ce que j’ai fait quand j’étais cette jeune maman, et que je regardais ma vie comme une espèce de copie pâle de ce que j’aurais voulu vivre. Je ne voyais plus que ce qui me manquait.
Un jour, je pourrais m’aimer vraiment… mais seulement quand j’aurai enfin :
- un doctorat,
- un appartement propre et toujours bien en ordre,
- des enfants sages, sociables à souhait, bilingues, sachant lire et nager,
- un job de prof dans mon pays d’origine,
- appris à dire non,
- aidé le plus de gens possible,
- … sauvé le monde quoi !
Plus d’une fois, mes enfants et mon mari ont dû se demander : « Pourquoi elle ne nous croit pas quand on lui dit qu’on l’aime, qu’on l’admire, qu’elle réussit tant de choses ? Est-ce que sa vie avec nous lui déplaît tellement qu’elle court après un idéal inatteignable ? »
De leur côté, peut-être que mes amies se demandaient comment je faisais pour tout gérer, rester calme dans les moments chaotiques et garder mon humour à toute épreuve. Elles voyaient probablement bien mieux tout ce que moi, je ne voyais plus. Peut-être même ont-elles soupiré : « J’envie tellement Rebecca… elle a la vie dont j’ai rêvé. »
Quelle ironie, n’est-ce pas ?
C’est un peu comme une presbytie interne :
sur la base de quelques photos sur les réseaux, on pense y voir clair sur la vie des autres — mais on perçoit à peine les beautés de son propre quotidien.
Alors , comment faire pour me réconcilier avec ma vie réelle ?
Qui suis-je vraiment, si je ne suis pas l’héroïne de mon tableau Excel ? Il m’a fallu apprendre à m’aimer sans condition, sans titre, sans maison bien rangée.
M’aimer comme j’étais : une personne normale.
Apprendre à me dire « Mais wow, tu as déjà fait tant d’années d’études, tu es psychologue, maman, trilingue, c’est tellement bien, bravo. Qui tu es, ce que tu fais, ce que tu apportes à ce monde, c’est bien plus que suffisant. »
J’ai dû apprendre à mettre des lunettes contre ma presbytie. Et ces lunettes étaient celles de la gratitude : regarder autour de moi et dire merci pour tout ce que j’ai la chance de vivre.
J’ai passé des centaines d’heures de thérapie, pour mettre un nouveau cadre autour de mes doutes, mes blessures et mes paniques.
Il y a eu aussi tous ces gens qui m’ont rappelée sans se fatiguer que j’étais quelqu’un de bien alors que j’avais si souvent l’impression de n’être qu’une contrefaçon, une copie minable de qu’est censé être une véritable « bonne personne ».
J’ai pleuré, beaucoup, je me suis mise en colère
et j’ai commencé à faire le deuil de ma vie rêvée. Et tout cela m’a permis de comprendre que je ne peux pas tout contrôler, que j’ai des limites, des bagages internes, un talon d’Achille. Que je ne suis ni une ratée ni une contrefaçon mais bien une personne humaine, avec mes forces, mes ressources et mes imperfections.
Et puis, il y a eu le miracle de l’écriture.
Quand mes filles étaient petites, je prenais un cahier au parc et je comptais les rimes pour écrire des poèmes, traduire les chansons d’une amie ou faire le plan d’un nouvel article.
Il y a maintenant 10 ans, j’ai commencé à écrire un livre sur l’adoption de Pia (notre cadette porteuse de trisomie 21), une maison d’édition allemande m’a commandé ma première nouvelle et j’ai commencé à écrire pour les Fabuleuses au Foyer. J’avais trouvé « ma maison ». J’ai tant appris au contact de cette communauté qui ose dire « moi aussi ». Elle m’a montré que nous sommes toutes en chemin, imparfaites et pourtant si fabuleuses.
C’est le cadeau de la vulnérabilité,
celle dont Brené Brown nous a tant vanté les bienfaits, celle qui nous rapproche vraiment. Parce que quand on commence à se parler et à s’écouter, on se connaît autrement. N’est-ce pas génial quand les femmes arrivent à devenir des alliées plutôt que des concurrentes ?
Waldinger et Schulz continuent leur observation :
« Spoiler alert : une vie réussie, c’est une vie compliquée. Pour tout le monde. C’est une vie joyeuse… et difficile. Pleine d’amour mais aussi de douleur. Et elle ne se produit jamais de façon absolue ; au contraire, une vie réussie se déploie au fil du temps. C’est un processus. Elle comprend des tourments, du calme, de la légèreté, du stress, des difficultés, des réussites, des revers, des bonds en avant et des chutes terribles. Et bien sûr, elle se termine toujours par la mort. »
Et puis un jour, lors d’une interview avec une journaliste sur le processus d’adoption de Pia et sur notre vie de famille,
j’ai eu un immense déclic.
Je lui ai dit : « Je voulais tant faire un doctorat sur le thème de la déficience intellectuelle, devenir une voix académique forte pour eux, pour ouvrir les yeux sur le trésor qu’ils sont pour notre société… Eh bien, le jour où Pia est entrée dans nos vies, je suis devenue plus que cela, je suis devenue sa maman. Non pas une voix mais les bras qui l’ont portée, consolée, nourrie, aimée au-delà du handicap ! Et de ça, je n’aurais jamais pu rêver tellement c’est beau. »
C’est là que j’ai compris que j’avais fait le deuil de mon tableau Excel pour embrasser avec joie le chemin que j’avais pris à la place.
Non, je n’ai pas eu la vie dont j’avais rêvé, celle-là est restée sur le papier.
Mais j’ai eu bien plus en retour, j’ai eu une vie que j’ai appris à aimer, à apprécier, à vivre plus simplement. Et parfois, quand les comparaisons me rongent, j’accueille ces émotions, je les laisse passer et, main sur le cœur, je me demande : « Est-ce que c’est la vie que j’aime vivre, celle que je veux vivre ? » et je me réponds haut et fort : « Oh que oui ! ».
Ma chère Fabuleuse, je finirai en t’offrant ces mots de Carl Rogers :
« La bonne vie est un processus et non une condition. C’est une direction, pas une destination. »





