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Il ne parle pas

Alors, ta journée ?

LA question semble ne pas bien tomber, ce soir. Je retenterai le coup plus tard. Oui, plus tard. Il y a quelques années, je n’aurais pas retenté le coup « plus tard », j’aurais rongé l’os jusqu’à atteindre la moelle, et TOUT DE SUITE.

J’aurais posé la question à mon Fabuleux, encore et encore, avec ses variantes :

Il y a eu un souci ?

Le boulot, ça s’est passé comment ?

Ta réunion s’est déroulée comme tu voulais ?

Sans réponse, la phase « vénère » aurait immédiatement succédé à la phase questionnement :

Mais pourquoi tu ne me racontes jamais rien ?

Sympa, la soirée face à un mur !

Qu’est-ce que j’ai fait ?

Notez que chez moi, la phase « vénère » se déroule pas mal en mode victime^^. À tant vouloir obtenir une réponse (et de l’attention), voilà ce que je récoltais :

  • Un silence encore plus profond
  • Un recours encore plus rapide aux écrans
  • Une forme d’indifférence muette

Bref… la fameuse caverne décrite par John Gray dans Les Hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus en chair et en os ! La lecture de ce grand classique de la communication homme-femme m’avait d’ailleurs fait un peu sourire :

« Nan, mais je ne suis pas comme ça, moi ! »

Non, pas du tout, je suis même bien pire. Ou plutôt, j’étais. À force de me pourrir la soirée (et la sienne avec, soit dit en passant), j’ai préféré lâcher du lest.

Sauf que ce soir, j’ai beau vouloir montrer à la terre entière que 10 ans de vie commune permettent de jolis progrès, sa mâchoire semble ne pas vouloir se desserrer. Je tente une autre approche et lui raconte ma journée. En mettant la table, j’essaie de résumer (pour ne pas risquer une overdose d’informations : autre apprentissage permis par le temps^^) tout en gardant les points saillants de ma journée : ce qui m’a pesé, ce qui m’a mis en joie, ce que j’ai accompli, ainsi que mes ressentis.

Merci pour le dîner, c’est super bon.

Première phrase (ou presque) de la soirée. Après l’avoir remercié pour son merci (car mon Fabuleux est en général assez avare de compliments en matière culinaire), j’en profite (on ne se refait pas, hein !) :

Je sens que ça n’a pas l’air d’aller. J’espère que ce n’est rien de grave.

(Je me retiens de poser ma question-réflexe qui a le don de le mettre en rogne : « C’est de ma faute ? »)

Re-silence. On débarrasse la table du dîner.

Alors que Monsieur met les assiettes dans le lave-vaisselle et que je me trouve à l’autre bout de la cuisine (c’est à peu près toujours quand je ne suis pas à portée du regard qu’il sort de son mutisme), il semble se souvenir de ma dernière question :

Rien de grave, non, mais c’est juste compliqué au boulot.

Je sors alors mon décodeur :

« Rien de grave » équivaut à « Tu n’as pas à t’inquiéter » ;

« C’est compliqué » équivaut à « Pas envie d’entrer dans les détails » ; et « juste » équivaut à « Ça va s’arranger ».

À mon tour, je réponds d’un ton le plus détaché possible :

Ok, merci pour l’info, je comprends. Je suis là si tu as besoin.

Dans le canapé, bien que je le sente toujours aussi préoccupé, je lui saisis la main pour y déposer un léger baiser. Tout simplement.

Voilà, c’est tout, un simple petit « Merci », mais qui veut dire tellement :

  • Je sais que tu es là, que je peux compter sur toi ;
  • Merci de ne pas m’avoir bombardé de questions alors que j’ai déjà du mal à répondre à toutes celles qui m’assaillent ;
  • Merci de respecter mon silence sans me forcer à me barricader dans ma citadelle (version Louis XIV de la caverne socratique) ;

Effet de ce micro-dialogue ?

Sur moi : je passe à autre chose, sans bloquer sur le fait que « mon Fabuleux ne parle pas ». Sur lui : il sait qu’il n’est pas seul et qu’il n’a pas, en plus de son souci au boulot, à gérer sa harpie hystérique préférée.

Quoi, mais comment ça, tu lâches l’affaire si facilement ? Quelle femme soumise tu fais ! Femme soumise, je ne pense pas l’être. Je pense même que l’honnêteté la plus élémentaire envers les femmes subissant la moindre maltraitance m’interdit décemment de dire que je suis effacée et docile. Viens faire un tour chez moi, ton côté féministe sera rassuré sur mon degré de soumission quand il s’agit de lui demander de faire quelque chose ^^.

Femme réaliste, oui. Femme qui a décidé de choisir ses combats, aussi. Plutôt que de me lamenter sur le fait qu’« il ne parle pas », j’ai choisi d’accepter ce fait comme une composante de mon quotidien (que j’ai choisi, lui aussi), tout comme on décide un jour d’accepter que les chaussettes finiront toujours toutes seules ou que le tee-shirt blanc tellement claaaasse sera gris dans deux lavages à peine.

Plutôt que de lutter en le forçant à sortir de son labyrinthe (version Renaissance de la caverne), apprendre une forme de maîtrise de soi et de respect de l’autre tel qu’il est. Tel qu’il est et pas tel qu’on le rêve.

Les aléas de ta vie de maman te font parfois oublier la fabuleuse qui est en toi ? Je t ‘envoie des piqûres de rappel ! C’est par là :

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profil anna latronDepuis plus de 10 ans et après une école de journalisme, Anna Latron met sa plume au service de l’information en collaborant à plusieurs magazines, sites et radios. C’est en réalisant un dossier sur l’imperfection heureuse qu’elle rencontre Hélène Bonhomme dont elle est aujourd’hui collaboratrice, notamment pour le programme de formation continue du « Village » et la rédaction en chef du blog. Mariée à son Fabuleux depuis 9 ans et après avoir traversé un cancer, Anna débarque dans l’univers de la maternité il y a 7 ans en devenant maman d’Alexis, atteint d’un trouble du spectre de l’autisme. Une confrontation à la différence qui met cette jeune maman face à un défi : accepter les limites de son enfant, mais surtout les siennes, en choisissant la voie de la liberté ! Quant à Aymeric, le petit frère d’Alexis, c’est un fabuleux bêtisier de 3 ans qui pousse sa maman à persévérer dans l’acceptation de sa propre imperfection !

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  • Salomé Valiton

    wow… hyper touchant, Anna ! mille mercis pour ce texte rempli de douceur et de bienveillance -envers ton mari – et aussi envers toi-même ! (Et du coup, envers tes lecteurs/lectrices !) Et ta phrase finale est une bombe – tout simplement ! (on est bien heureuses aussi qu’ils nous aiment (la plupart du temps 😉 ) telle qu’on est – et pas telle qu’ils nous rêveraient !

  • Gouverneur valerie

    Merci c’est tellement bien écrit et tellement vrai.. ça fait du bien de te lire. Même si pas de soucis au boulot, l’homme est souvent introverti et ça n’empeche qu’il voit à sa façon , ressent et retienne aussi ce qu’il se passe autour de lui.. ça m’a fait du bien de lire ce texte. Bonne journée.

  • Gouverneur valerie

    Merci c’est bien écrit et ça fait du bien de te lire..

  • Juliette

    merci pour cet article!
    il tombe à pic
    et me permet de prendre un peu de cette distance pour que je ne tombe pas à nouveau en victime!!
    😉

    je ne vous connais pas, mais grâce à tous ces articles, ces témoignages… je vous admire, bravo pour tout votre chemin et cet immense partage!!!!!

  • oops

    Il ne reste plus qu’à apprendre aux petits garçons à savoir s’exprimer, car ce n’est pas inné (contrairement à ce John Gray à l’air de croire) mais totalement acquis dans une société qui valorise des femmes qui disent et des hommes qui font (il n’y a qu’à voir les chaussures des enfants dans une cours de maternelle pour voir la différence : entre des baskets qui permettent de soutenir les mouvements et des ballerines qui les entravent, ça ne peut pas donner le même résultat !).
    Et à apprendre aux petites filles à avoir confiance en leurs propres ressources pour se sortir d’une ornière sans recevoir les obstacles en mode victime (qui a systématiquement besoin d’une épaule pour pleurer et d’une oreille pour écouter) ! 😉

    Merci pour ce témoignage ; votre couple a de belles années d’harmonie devant lui !

  • Myriam

    Merci Anna de toujours si bien résumé ce que je vis. Au début de notre mariage sa caverne était tellement bien que parfois je hurlais et tapais sur les murs. Puis nous avons évoluer après des formations après avoir mis en route un cahier de couple sur lequel il écrivait beaucoup plus et moi je pouvais écrire ma colère et la reformuler. Le DVD de mars et venus est très parlant et maintenant nous avons même de l’humour par rapport à sa caverne. 😉

  • Marilyne Fournier

    Ouah!!! J aurai tendance à être la femme victime et croire que ça vient de moi rrhh… Et pourtant je suis pas le centre du monde mais la confiance qu on souhaiterait que l autre nous fasse nous obligé parfois à penser qu il devrait tt nous dire ou encore l envie de le soulager ds sa solitude. En te lisant, j analyse et observe que j aurai certainement fait des interprétations et peux être même lui aurait fait part de celle ci. Évidemment je serais à côté et il se serait énervé.
    Moral être à côté laisser place plutôt aux gestes affectueux et être présent juste la à côté est vivement CONSEILLÉ et se faire confiance. Merci un message clair m à été envoyé aujourd hui.