« Plus personne n’écoute. Tout le monde s’exprime ».
Les mots que scande Orelsan dans L’odeur de l’essence m’ont sauté à la figure. Je suis une grande bavarde, issue d’une famille nombreuse de grands bavards. Pour arriver à finir nos phrases, nous avons adopté un débit hors norme. Nos discussions se chevauchent. L’un n’a pas même fini son idée que l’autre lui lance déjà sa réponse. J’ai cru longtemps que nous étions seulement une famille vivante. En réalité, nous ne savons pas écouter.
Écouter est difficile. Il ne suffit pas d’avoir les conduits auditifs débouchés…
Il ne suffit pas non plus de le laisser parler (ce qui est déjà diantrement difficile). Encore faut-il être capable d’accueillir vraiment ce que l’autre à nous dire. Écouter, c’est finalement se donner la chance de pouvoir rencontrer l’autre.
Comme le souligne Sibyle Veil, nous sommes dans une société où « on parle tous en même temps, on n’entend plus rien ». L’écoute, souligne-t-elle, est la grande victime d’une société de plus en plus rapide. La rapidité des réactions se paye non seulement d’une baisse de notre qualité d’écoute, mais aussi, par conséquent, de nos relations et de notre pensée.
Comment écouter l’autre, vraiment, sans préparer sa réponse ou tout ramener à soi ?
Tout d’abord, écouter n’est pas seulement entendre.
Entendre suppose une passivité : j’entends lorsque des sons parviennent à mon cerveau, je comprends le sens de ce qui m’est dit, mais je ne suis pas proactive, je reste passive dans la réception des informations. Lorsque mon grand me raconte par le menu tous les buts remarquables des dernières coupes du monde, je l’avoue, je l’entends sans l’écouter. Un petit hochement de tête de temps en temps, ou un petit « ah oui ? » pour faire comme si j’étais disponible, sans l’être vraiment.
Écouter, justement, suppose un acte volontaire d’attention :
non seulement un acte de compréhension mais aussi de disponibilité à ce que l’autre a à dire. Car à quoi bon parler si personne n’écoute ? Si nous n’offrons jamais une écoute qualitative, nous passons à côté des autres sans les comprendre, sans partager véritablement leur vie.
Quand je sens que mon enfant à besoin de me parler, que mon amie a quelque chose d’important à me dire, je peux proactivement décider d’être totalement attentive et présente – en le regardant droit dans les yeux, en arrêtant l’action que j’étais en train de faire. Non, ce n’est pas vrai, on n’écoute pas l’autre lorsqu’on est sur son téléphone. On l’entend, au mieux. Je peux aussi m’efforcer de visualiser ce qu’il dit, pour ne pas déjà vagabonder ailleurs.
Écouter, c’est ensuite savoir faire silence.
C’est accepter de se taire pour faire une place à l’autre, sans lui couper la parole. Le silence est aussi intérieur : ne pas préparer tout de suite sa réponse (pour mieux attaquer, rétorquer ou lui trouver des solutions), mais donner toute son attention. C’est être vraiment présent à l’autre et lui offrir une disponibilité.
Le silence brise ce qu’on appelle le « biais égocentré » :
habituellement, mes pensées fusent en permanence, et je n’ai accès qu’à ma perception du monde. Mais lorsque j’écoute vraiment, c’est la perception que l’autre a du monde qui m’apparaît. Par la parole se crée un pont entre l’autre et moi, nous sommes en lien, l’autre me communique ses pensées, ses doutes, ses souffrances. Si sa parole ne rencontre aucune oreille attentive, je rate l’occasion d’apercevoir ce que l’autre vit. La parole n’est plus un pont, mais un miroir, où chacun parle tout seul sans rencontrer personne.
Écouter me décentre de moi-même – ce pourquoi cela est si difficile.
Les mots de Michel Le Van Quyen, chercheur en neurosciences, résument de manière très poétique l’enjeu de ce silence : « faire silence, c’est entendre l’autre, c’est le regarder, c’est s’oublier, c’est commencer à penser ».
C’est laisser la parole de l’autre avoir un écho en soi, la com-prendre, la prendre avec soi. C’est pourquoi dans l’écoute active, il est proposé de reformuler ce que l’autre a dit, quand il a fini de parler. Cela oblige entre autres à ne pas tout suite recentrer l’attention sur moi, pour laisser à l’autre la possibilité de continuer, de repréciser ce qu’il a dit.
Briser ce biais égocentré demande un travail constant.
Petite astuce pour s’améliorer : laisser un temps de silence après que l’autre ait fini. Cela permet de lui offrir la possibilité de continuer sa pensée.
Autre astuce : bannir le « moi aussi ! ». Même si ce que l’autre raconte peut faire écho à ma propre vie, en écoutant je me donne l’occasion de rencontrer l’autre, pas de tout ramener à moi…
Écouter est ainsi un acte altruicentré.
Je me mets à disposition de l’autre, et je ne cherche pas à tout ramener à moi. L’écoute est une expérience d’empathie : je rencontre l’expérience de l’autre de l’intérieur, je me « fraye un chemin » vers l’autre.
Habituellement, je n’ai accès qu’à mon expérience du monde. Dans l’empathie, cette bulle auto-centrée se brise, et j’aperçois ce que l’autre vit. En écoutant ses paroles, j’accède à ce qu’il pense, ce qui est normalement impossible.
L’empathie me fait rencontrer l’autre, sans me ramener à moi.
Dans l’empathie, l’autre « m’attire en lui » et « je suis auprès de son sujet », souligne la philosophe Édith Stein. Dit plus simplement, l’empathie c’est percevoir le monde avec les yeux de l’autre, et non à travers le filtre de ma propre expérience. L’écoute est ce décentrement, ce moment où je rencontre l’autre – ce pourquoi elle est si exigeante.
Décider d’être attentif, faire silence et s’ouvrir à l’autre : voilà les grandes dimensions de l’écoute.
Chère Fabuleuse, c’est en écoutant que l’on peut rencontrer l’autre, et être véritablement en relation. Apprendre à écouter est l’affaire de toute une vie (et en fonction de notre héritage familial, cela peut être encore plus difficile), mais le changement commence aujourd’hui !





