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Deux fabuleuses dans une salle d’attente

Me voilà au petit matin dans la salle d’attente déjà bondée de mon médecin généraliste, Hannah machouillant consciencieusement un quignon de pain dans sa poussette. Je suis particulièrement fatiguée et j’ai mal. Infection urinaire.

Quatre personnes patientent déjà.

Je compte rapidement : une vingtaine de minutes par consultation équivaut à plus d’une heure d’attente. Beaucoup trop à mon goût pour supporter la douleur.

Ma petite voix négative, sautant sur l’occasion que lui offre ce moment de fatigue, s’enclenche et me murmure à l’oreille :

« Tu en fais trop, te voilà dans le rouge ! »

Je la maudis. Et ce matin, je dispose de 3600 secondes pour me battre avec elle, remettre en question l’organisation de la maison, l’intendance, mon boulot et revisiter chacun des temps que je passe auprès des enfants à écouter, rassurer, consoler, encourager, aider et soigner.

Oh, je sais bien, je suis loin d’être la seule !

Vous, les Fabuleuses, connaissez bien ces temps de mobilisation qui rythment nos journées.

À n’en pas douter, la maternité, à travers l’expérience du tout-petit, nous incline à ce regard bienveillant, à cette considération pour l’autre. À n’en pas douter, la vulnérabilité que nous avons connue au moment de la grossesse, de l’accouchement, ou encore la fatigue, voire les moments de détresse éprouvés en devenant mères, nous ont éveillées à la fragilité et travaillées au plus profond de ce que nous sommes.

Pas étonnant que nous prenions soin de ceux qui nous entourent, en donnant tout ce que nous pouvons de service et d’amour.

Je dresse le bilan de ces douze derniers mois : un accouchement puis, dans la foulée, un déménagement.

Oui, j’ai donné.

Du lait, de l’écoute, ainsi que beaucoup de tendresse et de patience dans l’accompagnement de mes enfants dans leurs nouveaux repères. Et si j’ai veillé à prendre soin de moi, il est probable que j’ai manqué de vigilance : ce matin, mon corps me le crie de toutes ses forces.

Je serre les dents. C’est alors qu’en levant la tête, je croise le regard d’une maman tenant contre elle sa petite fille endormie. Elle me sourit. Perdue dans mes pensées, je ne l’avais pas remarquée. Je lui retourne un sourire, sans pour autant me sentir d’humeur à engager la conversation.

« Passez devant moi, me dit-elle, c’est bientôt mon tour, vous n’avez pas l’air bien. »

Réveillée par ces paroles, je réponds du tac au tac : « Oh, merci, mais vraiment, ça va aller. Je peux attendre encore 20 minutes. »

J’assure.

Je ne veux surtout pas déranger, encore moins inspirer de la pitié ou – pire encore – passer pour l’impatiente de service. Et je m’accuse intérieurement d’avoir trop laisser paraître ma fatigue. Je dois avoir un tête de pauvre petit chat malade ou de Caliméro.

C’est ma petite voix négative qui, à nouveau, prend le dessus :

« Tu ne vas quand même pas lui chiper sa place ? T’es crevée, mais t’assume. T’as pas besoin d’aide, cocotte. Ici, tu fais comme tout le monde, c’est chacun son tour, chacun pour sa pomme. »

Je me ressaisis et me voilà droite sur ma chaise.

« Si, allez-y : entre mamans, on peut s’aider. Aujourd’hui, je peux attendre », continue-t-elle.

Fabuleuse fabuleuse, au visage doux et humble ! Elle me paraît franche. Je suis profondément touchée par sa délicatesse, d’autant qu’elle ne me connaît pas. Je voudrais accepter… mais je me sens redevable. Comment lui rendre son geste si je ne la revois pas ?

Je bataille, j’hésite. Pourquoi est-ce si difficile d’accepter de l’aide quand on en a besoin ?

  • Je me sens nue, un peu honteuse d’avoir montré ma fatigue, malgré moi et sans filtre ;
  • Je n’ai pas très envie d’avouer ma vulnérabilité ;
  • Je me trouve bien prétentieuse de croire que si j’accepte sa proposition, c’est ma valeur qui en prend un coup ;
  • Je m’en veux de penser que ce genre de situation est la marque suprême de mon échec, moi qui suis plutôt une fille solide ;
  • Et si ensuite elle me le reprochait ?
  • Je me sens idiote. Pour tout cela.

La porte du cabinet s’ouvre. Le médecin nous regarde. Je soupire, fais taire ma petite voix négative et esquisse un sourire en guise de merci avant de me faufiler dans le couloir en traînant les pieds et la poussette.

J’ai souvent repensé à cette fabuleuse inconnue avec infiniment de reconnaissance. Un cadeau de douceur alors que j’étais parvenue à mes limites. Me tourner vers les autres m’est familier. Mais consentir à saisir la main que l’on me tend est un processus différent. Ayant construit ma vie d’adulte loin de ma famille, j’ai plutôt appris à me débrouiller seule. J’ai fini par faire mien l’adage : « Aide toi, le ciel t’aidera ».

Que les autres m’aident ? No way.

Dans mon esprit, il y avait deux camps : celles qui ont besoin d’aide et celles qui donnent de l’aide. Je m’étais appliquée à rester dans l’équipe de celles qui portent et écoutent. Une croyance fausse et limitante que cette main tendue inattendue a fait évoluer.

Je suis bien dans les deux camps et je n’ai pas à choisir.

  • Je peux aider tout en étant portée moi-même, sans être critiquée, sans perdre de ma valeur ;
  • Pourquoi les autres ne seraient-ils pas capables de donner gratuitement, comme je me suis toujours habituée à le faire ?
  • Si j’apprécie d’être présente pour les autres, pourquoi ne pas accepter la même chose de leur part ? Il s’agit là de confiance.

Nous avons, bien entendu, la liberté de donner et de recevoir, mais les périodes de fatigue que nous traversons nous rappellent l’effet vertueux de l’entraide réciproque : il s’en dégage un effet prodigieusement contagieux. Non seulement, il agit comme un baume de douceur, nous sort de l’isolement et de nos ruminations, mais plus encore, il encourage à faire de même, de façon authentique…

… une prochaine fois, quand j’irai mieux.

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Après avoir suivi un parcours de Lettres et Civilisations, Hélène est devenue professeur des écoles puis conseillère conjugale et familiale. Très attachée aux problématiques de l’articulation du maternel et du féminin, elle garde l’intuition que celle-ci ne peut être pensée sans la présence du masculin. Elle travaille aujourd’hui en cabinet libéral au rythme de sa vie de famille : un chouette époux et 6 enfants !

conseilconjugaletparentalite.com

 

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