HB-article-interview agnes labbe

Agnès Labbé, auteure : “Mon objectif est de déculpabiliser les parents”

Maman de quatre enfants avec option jumeaux, Agnès Labbé compose depuis quelques temps entre l’éducation bienveillante et la réalité des aléas de son quotidien. Dans son livre paru récemment, « L’éducation approximative ou comment appliquer l’éducation positive dans la vraie vie » (Marabout), elle développe une vision décomplexée de la parentalité, ébauchée dans son blog. Pour notre plus grande joie, elle y respecte ce qui fait son style, entre humour et émotion. Elle nous en dit un peu plus sur sa “méthode”.

Vous avez quatre enfants. Avez-vous toujours imaginé être à la tête d’une famille nombreuse ?

J’ai toujours su que je voulais des enfants, mais je ne m’étais jamais posé la question de combien. C’est lorsque la deuxième a eu 2 ans que j’ai viscéralement eu envie d’un autre bébé. Et avoir 3 enfants me paraissait l’équilibre parfait pour pouvoir concilier famille nombreuse et vie professionnelle. La surprise fut que ce petit troisième tant désiré s’est accompagné d’un petit quatrième puisque j’ai eu des jumeaux !

Ce que vous préférez dans la maternité ? Et, a contrario, ce qui est le plus pénible pour vous ?

J’adore les tous premiers moments, le rythme qui ralentit, la douceur de cette période où le seul objectif est de se découvrir et de s’apprivoiser. J’ai vécu les premières semaines avec mes nouveau-nés un peu en vase clos. J’ai besoin de cette bulle, de ce tête-à tête avec mon bébé, pour apprendre son mode de fonctionnement sereinement.

Ce qui m’a été le plus pénible est évidemment le manque de sommeil, qui m’a fait parfois sombrer dans des périodes de désespoir. Ne pas dormir est une torture terrible, et j’ai eu beaucoup de mal à prendre suffisamment de recul pour me dire que ça ne durerait pas, qu’il fallait être patiente… À l’époque, je pouvais m’effondrer en larmes quand j’entendais que tel ou tel bébé faisait ses nuits à 3 mois, ou à 6 mois. Moi, je n’ai jamais connu ça !

À partir de quel moment vous êtes-vous intéressée aux questions éducatives et à ses différentes “méthodes” ?

J’avais lu mes classiques pendant ma première grossesse, plus par curiosité que par envie de reproduire ce que j’y lisais (Rufo, Brazelton, Pernoud, etc.). Déjà, je piochais ce qui me plaisait et oubliais ce qui ne me correspondait pas. À la naissance de ma deuxième, l’éducation positive (ou bienveillante, ndlr) a commencé à prendre le pas sur les autres « méthodes », et je m’y suis retrouvée assez vite.

C’est quand les jumeaux sont arrivés que j’ai compris qu’il allait falloir baisser un peu la barre des exigences pour sauvegarder un état mental compatible avec mon rôle de mère de famille nombreuse. J’ai alors commencé à penser « éducation approximative » !

Quel est l’objectif de votre livre ?

L’objectif premier du livre est la déculpabilisation des parents, des mères en particulier, qui ont cette tendance à ne pas se sentir à la hauteur. Et comment pourrait-il en être autrement ? La société entière a un avis sur ce qu’une « bonne » mère doit-être. La mère est jugée, tout le temps, par tout le monde. De sa propre mère qui, elle, ne faisait pas comme ça à la bonne copine qui t’explique ce qui est le mieux pour ton bébé. Même si ces avis sont donnés avec la meilleure intention du monde, ils n’aident pas la nouvelle mère, parfois fragilisée par son nouveau statut, ses questionnements et sa fatigue abyssale.

Mon livre est là pour dire aux jeunes parents qu’ils sont incroyablement doués pour le job, même s’ils ne sont pas toujours à la hauteur ! Éduquer un enfant est le job d’une vie, il ne se résume pas à la façon dont on fait goûter à nos enfants les brocolis !

Le terme “éducation approximative”, d’où vient-il ?

Je l’ai utilisé pour la première fois sur mon compte Instagram, en réaction aux #educationpositive qui pouvait parfois être culpabilisant !

Cette méthode, elle est pour qui ?

Elle est pour tous les parents et futurs-parents qui prennent l’éducation de leurs enfants très au sérieux mais qui veulent aussi s’amuser. Dans un quotidien pas toujours facile, l’éducation approximative aide les parents à savourer chaque moment de la petite enfance, car elle passe si vite …

Êtes-vous consciente d’être comme le “porte-voix” d’un grand nombre de femmes qui se sentent coupables de tout au quotidien ?

J’en ai pris conscience d’abord grâce à mon blog, notamment à travers les articles où j’exposais sans filtre mes difficultés, mes coups de blues, mes découragements face à l’ampleur de la tâche de la parentalité, tout en expliquant que, malgré tout, j’adorais ça. Beaucoup de mères se sont reconnues dans cette ambivalence, toujours sur le fil, entre le bonheur indescriptible qu’apportent les enfants et l’épuisement physique et moral que cela peut engendrer.

Comprendre cela est essentiel. Oui, on a le droit de se plaindre et pourtant ne vouloir changer de place pour rien au monde ! Oui on a le droit d’être profondément heureux, et pourtant trouver que tout ça est décidément bien difficile. Il m’a fallu dix ans de parentalité pour enfin comprendre que la mère coupable n’est pas l’image que je veux laisser à mes enfants, dix ans pour comprendre que m’auto-flageller ne me ferait pas aller mieux, bien au contraire. Ces dix années-là, j’aimerais les faire gagner aux lecteurs de mon livre !

Selon vous, pourquoi l’éducation bienveillante a-t-elle pris un virage aussi culpabilisant ?

Nous savons depuis quelques années maintenant qu’une éducation « à l’ancienne » uniquement basée sur l’autorité, les punitions et la crainte peut avoir des conséquences néfastes. Fort heureusement, depuis, nous avons les connaissances nécessaires pour éduquer sur les bases du respect, de la confiance et de l’autonomie que l’on accorde à nos enfants. C’est alors que l’éducation bienveillante s’est alors imposée comme la voie royale pour y arriver, en mettant les émotions de l’enfant au cœur du processus. C’est évidemment une très bonne chose, mais le courant positif a parfois eu tendance à oublier les émotions des parents.

Un parent au bout du rouleau n’aura pas les ressources nécessaires pour appliquer correctement la méthode « bienveillante », c’est une évidence ! Ces parents-là, ceux qui trébuchent, ceux qui voudraient bien mais qui n’y arrivent pas, ceux qui essaient plusieurs fois, ceux-là se prennent de plein fouet le sentiment de culpabilité accompagné d’un sentiment d’échec, qui tous deux alimentent le cercle vicieux. “Je n’arrive pas à pratiquer l’éducation positive, donc je suis un mauvais parent” : mon livre existe pour lutter contre cette pensée ! Il y avait la mère suffisamment bonne de Winnicott, il y a maintenant le parent suffisamment bon de l’éducation approximative !

La dimension culpabilisante de l’éducation bienveillante peut également s’expliquer par le langage utilisé. Une éducation « bienveillante » impliquerait inconsciemment que le parent qui ferait autrement serait « malveillant ». Or, tous les parents que je connais pensent bien faire, tous les parents cherchent le meilleur pour leur enfant, peu importe la façon dont ils le font !

Finalement, quelle que soit la méthode éducative, n’est-ce pas toujours le regard des autres qui est le plus dur à gérer ?

Je crois que c’est le regard que l’on porte sur soi-même qui peut être le plus ravageur ! S’interroger, être curieux, se questionner sur ce que l’on souhaite transmettre à ses enfants est très important. Mais douter de soi, de ses choix, de sa légitimité, peut faire vaciller. Je suis un parent formidable, vous êtes des parents formidables, répétons-le-nous jusqu’à en être convaincus, c’est si précieux !

Quelle est votre “astuce de Fabuleuse” pour survivre aux journées pourries ?

Mon astuce pour le tunnel du soir, c’est le dîner « buffet ». J’installe sur la table plusieurs petits bols d’aliments « faciles » : petits pois, maïs, riz, omelette, jambon ainsi que tous les restes de la semaine, et chaque enfant doit composer sa propre assiette en choisissant au moins 3 ingrédients. C’est très rapide et je suis sûre de faire plaisir à tout le monde. Quant aux enfants, ils adorent l’idée de choisir leur menu !

encart livre

 « L’éducation approximative ou comment appliquer l’éducation positive dans la vraie vie », Ed. Marabout, 224p., 15,90€.

 

profil anna latronDepuis plus de 10 ans et après une école de journalisme, Anna Latron met sa plume au service de l’information en collaborant à plusieurs magazines, sites et radios. C’est en réalisant un dossier sur l’imperfection heureuse qu’elle rencontre Hélène Bonhomme dont elle est aujourd’hui collaboratrice, notamment pour le programme de formation continue du « Village » et la rédaction en chef du blog. Mariée à son Fabuleux depuis 9 ans et après avoir traversé un cancer, Anna débarque dans l’univers de la maternité il y a 7 ans en devenant maman d’Alexis, atteint d’un trouble du spectre de l’autisme. Une confrontation à la différence qui met cette jeune maman face à un défi : accepter les limites de son enfant, mais surtout les siennes, en choisissant la voie de la liberté ! Quant à Aymeric, le petit frère d’Alexis, c’est un fabuleux bêtisier de 3 ans qui pousse sa maman à persévérer dans l’acceptation de sa propre imperfection !

HB-article-lettre qui illumine

Je partage sur Facebook
  • Claire-Marie

    Merci Anna ! je suis en train de le lire, c’est très agréable !! Je me retrouve tellement !