Unies dans l’épreuve - Fabuleuses Au Foyer
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Unies dans l’épreuve

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Les Fabs, faut qu’on parle. L’heure est grave et j’aimerais qu’on prenne chacune le temps de s’arrêter un peu pour réfléchir.

Faut qu’on parle, vraiment et les larmes coulent alors que je t’écris… parce que ma peine est réelle pour nous, pour vous, pour nos pays, pour nos aînés, pour nos malades, pour nos soignants, pour nos caissières, pour nos éducateurs spécialisés, pour nos postiers, pour nos mamans, pour nos enfants, pour nos policiers, pour nos agriculteurs, pour nos pompiers, pour nos papas, pour nos aides-soignants, pour nos infirmières à domicile, pour nos voisins, pour nos grands-parents, pour notre communauté des Fabuleuses.

Je pleure parce que tout ça me dépasse, m’effraie et me rend bien impuissante. Alors il faut qu’on parle, les Fabs.

Il faut qu’on parle.

La pandémie que nous traversons est un traumatisme pour beaucoup d’entre nous. Et quand je parle de traumatisme, je ne parle pas d’un léger vague à l’âme, non, je parle d’une expérience traumatique qui bouleverse nos vies, nos croyances de base, notre société. Une situation qui nous met face à la mort ou au danger de mort, que ce soit en ligne directe ou en tant que spectateur.

Je vous parle d’une expérience traumatique qui marque au fer rouge notre âme, notre santé mentale et physique. Et j’aimerais que l’on prenne le temps ensemble d’y réfléchir et de penser à notre manière de réagir.

Tout d’abord, on est tous en train de gravir cette putain de montagne et on en paye tous le prix. Pour certaines d’entre nous, le prix est inimaginable, honteux :

  • il est la conséquence de choix politiques de merde pendant des années (surtout en ce qui concerne les services de santé),
  • il est la conséquence d’un capitalisme toujours plus puissant, de l’inconscience de certains d’entre nous (surtout juste avant le confinement),
  • il est la conséquence aussi de la maladie, de sa violence et de son mode de contagion.

Certaines d’entre nous paient cash à tous les instants, portant au fond du ventre la peur et gardant en tête les images quotidiennes auxquelles elles sont confrontées face aux malades. Mais elles ne sont pas seules à payer, c’est toute l’humanité et nous avec qui avons à payer le prix de la pandémie.

Oui, notre vie a été bousculée, nos droits sont devenus des interdits, notre foyer est devenu une cage dorée ou maudite, nos enfants et leurs besoins sont devenus omniprésents et notre travail ne s’est pas pour autant fait la malle. Nous sommes toutes en train de gravir cette putain de montagne et nous en payons toutes le prix (grand ou petit).

Alors, mes chères Fabs, il faut qu’on parle.

Parce que nos réseaux sociaux débordent de commentaires bercés d’incompréhension. On se chamaille, on se sent seul, on est séparé dans l’épreuve et tout semble insensé, illogique, injuste.

Oui, c’est dur (révoltant même) de lire qu’une maman se plaint de devoir s’occuper de 24h/24 7j/7 de ses enfants quand toi-même, tu rêverais de pouvoir le faire et que tu dois aller travailler, que tu dois te mettre en danger et mettre ta famille en danger. C’est une peine qui s’ajoute à ta peine, c’est un coup de couteau dans le dos, c’est inimaginable que la vie soit si cruelle.

À un autre niveau, ça nous bouleverse de voir que certaines de nos copines se révèlent être des supers institutrices à la maison, qu’elles semblent tout gérer avec doigté et légèreté alors que toi tu n’as déjà peut-être même pas encore compris comment fonctionne l’imprimante et que tes enfants ont plus regardé Netflix la semaine dernière que durant les 6 derniers mois.

D’autres encore essayent de survivre dans un mini-appartement sous les toits avec un bébé, un enfant à tendance hyperactive et un ado qui n’a même pas encore remarqué qu’il est en confinement parce que son jeu en ligne dure depuis 14 jours non-stop.

Et, si certaines jouissent d’un immense jardin orienté plein sud et d’un tout nouveau trampoline, elles ont peut-être un mari nerveux, sur les dents parce que son entreprise est en train de couler et qu’il ne sait pas comment payer ses employés.

Ce qui nous sépare c’est toute cette injustice de base.

LA VIE ne distribue pas les cartes de manière égalitaire. Je ne vis pas dans un camp de réfugiés, je ne suis pas née avec un handicap, et pas non plus dans une famille de la noblesse anglaise (pardon, je ris un peu, j’ai rêvé pendant longtemps d’épouser le prince Philippe et de devenir reine des Belges, mais au fond, le protocole ça n’aurait vraiment pas été mon truc).

Certains naissent ou développent une capacité à s’adapter à ce temps de crise avec une certaine aisance, d’autres (comme moi) ont une histoire personnelle qui fait qu’elles ont besoin d’un soutien psychologique pour gérer angoisses et cauchemars.

ALORS oui, on la gravit tous cette montagne et on en paye tous le prix mais on n’a pas tous les même outils pour grimper.

Soyons respectueux de l’autre et de son équipement :

Tu ne connais pas tous les tenants et les aboutissants. Cette maman hyper clean et organisée que tu vois poster des super planning de programme scolaire et sportif adaptés à chacun de ses enfants, elle est peut-être désespérément en train de tenter de créer du sens dans le non sens, elle a peut-être un besoin démesuré de contrôle et pleure peut-être toutes les nuits en s’endormant : tu ne le sais pas.

Ce n’est pas qu’elle est « top » et que toi tu es « flop ». Elle est elle et toi… eh bien, tu es ce que tu es.

On fait tous ce qu’on peut avec la donne qu’on a reçue, parfois on fait mieux, parfois on fait pire.

J’aime beaucoup cette phrase que j’ai découverte chez une maman canon, ordonnée, sympa, ayant adopté 3 enfants dont 2 porteurs de trisomie 21. Sur les réseaux sociaux, elle disait face à la caméra :

« You do you »

J’avoue, après l’avoir suivie un temps, j’ai réalisé que je me comparais bien trop à elle et je me suis désabonnée parce que je me sentais nulle en comparant mes tailles de jeans, mes cernes et mon côté plus “relax”. 

« Elle est top et moi je suis flop. »

C’est le crime de la comparaison : il est coupable de séparatisme. Ma chère Fabuleuse, comment s’aimer soi-même si on se compare à quelqu’un d’autre ?

  • Comment aimer la tartine préparée par sa maman si on regarde le chocolat acheté en vitesse le matin par son copain de classe ?
  • Comment être amie avec une « supermom » si je n’arrive pas à comprendre que je n’ai pas besoin d’être comme elle ?
  • Comment crois-tu que je peux être amie avec Hélène Bonhomme si je me compare tout le temps avec elle ?

Eh bien, je le suis depuis des années parce que ni elle ni moi n’essayons de comparer nos vies, nos sentiments, nos réactions, nos réussites… et ça fait tellement de bien. Ce n’est pas seulement à elle que je fais ce cadeau, mais à moi-même.

« I do I and you do you. »

On a chacun nos challenges, nos super pouvoirs, nos ombres et nos lumières.

Alors ma chère Fabuleuse, il faut qu’on parle.

Parce que pour l’instant la comparaison devient encore plus présente. La perte du contact direct avec les gens nous plonge dans une réalité sociale très particulière. Les réseaux sociaux manquent du relief que les rencontres au jour le jour nous apportent. C’est un peu du “2 D”, il manque l’intonation dans la voix, le clin d’œil, le soupir, la larme qui perle au coin de l’œil, la tâche de vomi de bébé sur l’épaule, la profondeur des cernes, le fou rire qui éclate, la braguette mal fermée ou encore les taches d’encre sur le bout des doigts. Si tu regardes ma photo de profil sur Facebook ou Instagram, tu penseras peut-être :

« Wow, les dents blanches, le regard vif, les cheveux lisses et bruns… ».

Surtout, si un jour je disparais, n’utilisez pas cette photo pour me chercher, on ne va jamais me reconnaître ! Alors, non, je ne vais pas changer ma photo de profil et je ne vais pas poster des photos des différents coins mal rangés dans ma maison. Je pars du principe qu’on peut tous relativiser ce que l’on voit sur les réseaux sociaux. Ce sont des instantanés, des phrases qui sonnent bien mais auxquelles on n’a pas toujours réfléchi jusqu’au bout et des avis parfois désinhibés qu’on n’aurait probablement pas tenu dans une conversation face à face.

Ne prenons pas les réseaux sociaux pour argent comptant.

Je ris en repensant à ma fille Ann-Céline quand elle était bébé. Premier enfant, maman hyper insécurisée, une petite madame qui sentait dès que le sein s’éloignait de plus de 45 cm. Elle avait horreur de dormir seule dans son joli petit lit de bébé. Eh bien à chaque fois que je réussissais à la laisser dormir à un endroit sans qu’elle soit dans mes bras, je prenais une photo d’elle. Vous auriez pu penser :

« Quelle merveille ce bébé qui dort si tranquillement ! »

Que nenni ! La miss se réveillait d’office dans les 4 minutes 30 qui suivaient et cherchait le sein. Tu vois, le manque de contexte, ce qu’il fait avec nous ? Penses-y en te promenant sur la place publique d’internet : il te manque le contexte, il te manque le relief, il te manque le face à face et s’il te plaît, n’oublie jamais que tu es en communication avec un autre être humain, de chair et d’os, qui est sensible aux mots…

Restons respectueux, restons proches.  

Avant de clôturer cet article, j’aimerais te parler de quelque chose qui m’a beaucoup touché lorsque je l’ai appris. Après la guerre, les personnes qui ont pu sortir vivantes des camps de concentration avaient parfois ce qu’on appelle un syndrome du survivant. Le sentiment extrême de ne pas mériter de vivre alors que tant d’autres y étaient restés. Tu connais ça aussi ? Le sentiment de ne pas pouvoir apprécier ton présent parce que constamment tu repenses à ceux qui vivent pire.

Ça peut aussi arriver aux personnels soignants qui une fois rentrés chez eux pensent constamment à la situation qu’ils ont laissée à l’hôpital. Je sais que la comparaison avec les camps de concentrations n’est pas appropriée (tout en l’étant quand même un peu).

Ce que je voudrais te dire, c’est que la situation des autres peut être un tourbillon qui nous emporte loin de notre réalité. Tu peux être chez toi, avec tes enfants, tout en étant ailleurs. Tu portes le monde sur tes épaules et dans ton cœur et tu bannis la joie de l’instant présent, tu fuis… et cette fuite n’aide personne.

Aucune des victimes des camps n’est revenue ou à profité du fait que certains survivants n’arrivaient plus à vivre. Aucune des infirmières italiennes ou des mourants ne profitent du fait que je m’occupe de mes enfants en pleurant à cause de la Lombardie.

Je sais, c’est dur à entendre mais il faut que je dépose cette culpabilité. Il faut que tu déposes cette culpabilité.

Pour faire honneur à ces victimes et à leurs difficultés, je choisis de m’occuper de mes filles du mieux que je peux afin qu’elles apprennent un jour un métier et qu’elles fassent à leur tour une différence dans la société. Et je prends ma petite Pia dans les bras, je pars marcher dans la nature avec elle, je lui montre qu’elle m’est importante, si précieuse… Je le fais par respect pour un vieil ami américain qui se bat en réanimation pour l’instant. Je prie pour lui, je reste chez moi, je prends soin de moi, des autres, je tiens bon… pour lui aussi !

Alors parlons vrai, mes chères Fabs.

Oui, nous payons toute un prix pour gravir cette putain de montagne,

Oui, la vie est terriblement injuste et on n’a pas tous les mêmes capacités pour grimper,

Oui, on est fatiguées et on se blesse mutuellement par nos comparaisons et incompréhensions,

Mais oui, nous pouvons vivre notre présent et les petits bonheurs qui sont les nôtres parce que s’en priver n’aidera personne,

Et oui, on peut tendre la main à l’autre pour gravir cette putain de montagne.

Une dernière chose me tient à coeur.

Tu vois, j’ai besoin que tu me dises comment t’aider. Au quotidien, je suis, comme tout le reste du monde, tout le temps occupée et centrée sur mes besoins et ceux de ma famille. Si tu as besoin d’aide, je ne vais pas l’anticiper, ni le deviner. Si tu as besoin de quelque chose, moi j’ai BESOIN que tu me le dises clairement.

S’il te plaît ma chère Fabuleuse, nous avons toutes envie de nous aider les unes les autres mais ça ne fonctionnera que si on arrive à l’exprimer clairement.

Il faut réveiller la solidarité, l’alimenter concrètement : il faut PARLER vrai, ne pas supposer et oser demander de l’aide concrètement (aussi à vos maris, aussi à vos enfants, aussi aux politiques, aussi à nos parents, à nos amis) !

Alors oui, on va la gravir cette putain de montagne mais tous ENSEMBLE :

On n’y arrivera pas seul.

PS : Nous ne sommes pas en guerre et le personnel médical n’est pas héroïque… Nous faisons face à une pandémie, qui menace la santé de beaucoup et qui bouleverse notre quotidien à tous. Nos infirmières et nos médecins, nos travailleurs sociaux et nos éducateurs, nos caissières et nos postiers SONT des personnes humaines. Elles ne peuvent pas se battre comme des héros, elles n’ont pas de superpouvoirs. Elles ont besoin d’un soutien réel, matériel, psychologique, etc.

Elles ont besoin de moyens adéquats, d’espace et de temps pour respirer, elles ont besoin d’une écoute professionnelle et adéquate. Personne n’est un héros, parce qu’un héros n’a pas besoin d’aide et nos concitoyens mobilisés ont besoin de protection et de moyens pour agir au mieux et en sécurité. Et la première chose dont ils ont besoin, c’est qu’on reste à la maison pour ne pas augmenter les cas d’infections ! Pour information, si vous faites partie du personnel médical et que vous avez besoin de soutien psychologique, il existe des psychologues qui sont là pour vous écouter.



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Cet article a été écrit par :
Rebecca Dernelle-Fischer

Psychologue d’origine belge, Rebecca Dernelle-Fischer est installée en Allemagne avec son mari et ses trois filles. Après avoir accompagné de nombreuses personnes handicapées, Rebecca est aujourd’hui la maman adoptive de Pia, une petite fille porteuse de trisomie 21.
https://dernelle-fischer.de/

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