Une histoire de chaussettes - Fabuleuses Au Foyer
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Une histoire de chaussettes

Une Fabuleuse Maman 3 janvier 2022
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Lorsque nous accrochons le linge sur l’étendoir du salon, tu t’agenouilles à côté de nous et tu plonges les mains dans les affaires humides.

Souvent, tu y trouves des chaussettes.

Ton visage s’illumine, tu pousses des grands cris, tu nous montres ton butin et tu t’enfuis, muni de chaussettes dépareillées. Il t’arrive de n’en prendre qu’une ou deux, mais la plupart du temps, tu en as pris tellement dans chacun de tes petits poings que tu ne peux même pas les retenir et tu les sèmes dans l’appartement au gré de tes déambulations. Tu les gardes longtemps avec toi : tu les regardes, tu les goûtes, tu les secoues, tu les malaxes, tu les mets dans des cubes, tu les jettes et tu les ramasses, tu les tapes contre les vitres, le sol et à peu près tout ce contre quoi elles peuvent être tapées. 

Peut-être t’interroges-tu sur l’utilité des chaussettes, sur leur place dans le monde,

sur la différence de condition entre le chat qui a des coussinets et les hommes qui ont des chaussettes, sur l’absurdité de l’évolution. Peut-être étudies-tu leur élasticité, leur taux de pénétration dans l’air et leur résistance aux chocs. Peut-être savoures-tu uniquement le plaisir de sentir le coton humide entre tes doigts et l’odeur de lessive qui se dégage de ce petit bout de tissu à ta taille.

Tes préférées sont les tiennes et les miennes, parce qu’elles ont les couleurs les plus vives et les plus contrastées.

Ton père et moi raccrochons avec patience celles que tu as temporairement délaissées. Maintenant que tu sais te lever, tu reviens à la charge et tu les voles encore une fois, directement sur l’étendoir. Quand je suis fatiguée, je t’en veux de décrocher cent fois le linge (tu ne te lasses jamais des chaussettes) et je me dis que nous devrions t’apprendre qu’il ne faut pas jouer avec le linge propre.

Mais la plupart du temps, lorsque je trouve une chaussette oubliée dans un endroit improbable — sous un bureau, dans un cube en bois ou dans l’arbre à chat, elle m’arrache un sourire. En la ramassant, j’ai une image très nette de ta mine réjouie quand tu en découvre une — car tout ce que tu vois, tu sembles souvent le voir comme pour la première fois, avec un émerveillement non feint ; de ta mine concentrée quand tu observes les pois, les coeurs et les étoiles qui la constellent ; de ta mine interloquée quand tu constates qu’elle tombe lorsque tu as besoin de desserrer le poing pour t’accrocher à un meuble.

J’oublie ce que j’étais en train de faire et…

… je remercie cette chaussette solitaire de m’aider à me façonner de beaux souvenirs,

à me ménager une pause dans mon quotidien et à me rappeler ce qui est le plus important à mes yeux : non pas le temps que je passe à étendre du linge de manière ordonnée, mais celui, bien plus libérateur, que je passe à te courir après et à te faire hurler de rire quand j’essaye de récupérer tes proies du jour. Et lorsqu’il faut remplacer l’un ou l’autre de ces précieux vêtements, je choisis les plus duveteux, les plus clinquants, les plus loufoques. J’imagine déjà tes yeux briller, tes bras s’agiter et ton visage se fendre de ce magnifique sourire sans dents.

En raccrochant pour la cent-unième fois une égarée, je me dis que j’ai de la chance d’avoir des chaussettes qui ont autant de valeur. Je ne t’apprendrais sans doute jamais à ne pas jouer avec le linge propre car, grâce à toi, ces chaussettes vagabondes représentent pour moi nos jeux, nos rires, le temps qui passe, l’importance du désordre, le triomphe de la vie sur les tâches ménagères, la beauté du quotidien.

Elles sont devenues pour moi des trésors.

Ce texte nous a été transmis par Catherine, une fabuleuse maman.



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Une Fabuleuse Maman

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