Regretter d’être mère - Fabuleuses Au Foyer
Maman épuisée

Regretter d’être mère

regret maternel
Marie Chetrit 4 janvier 2023
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Astrid Hurault de Ligny est française et vit au Québec avec son mari et son fils. Contrairement à toutes ses attentes, la naissance de son enfant a été un bouleversement profond dans sa vie. Elle a découvert avec douleur qu’elle ne se sentait pas à l’aise dans son rôle de mère. En septembre 2022, elle a publié Le Regret Maternel aux éditions Larousse, récit de sa maternité, de ses doutes et de ses questionnements. Elle tient également un compte instagram, @le_regret_maternel.

Quel était votre but en écrivant cet ouvrage ?

Je n’avais pas prévu d’écrire un livre. Les éditions Larousse m’ont contactée suite à mes publications sur mon compte Instagram. Je ne me sentais pas du tout légitime pour parler de ce thème, je n’imaginais pas que mes mots puissent avoir un impact. Cela m’a fait peur aussi, car je savais que je serais amenée à parler de sujets personnels – mon éducation et ma famille – mais la perspective de laisser un livre, plus concret et durable qu’un compte Instagram, m’a finalement convaincue. Un autre point qui m’a paru important est que ce livre était le premier écrit par une mère concernée : d’autres ouvrages ont été publiés sur ce thème, mais par des sociologues ou des journalistes.

Depuis la sortie du livre, je reçois beaucoup de retours de mères qui se sentent enfin comprises. Elles culpabilisent moins et se sentent moins seules, car ce ressenti est souvent très difficile à accepter et à assumer face aux autres. C’est un sentiment inavouable. Si mon ouvrage a pu avoir cette utilité, je m’en réjouis.

D’un point de vue plus personnel, écrire a été très remuant, bien sûr. Accepter d’endosser l’impact de mes propos sur mes proches a aussi été compliqué, mais à 36 ans, j’estime avoir le droit de parler de moi, même si cela ne plaît pas. C’est pourquoi cette écriture a été à la fois un acte d’émancipation et une sorte de thérapie par l’écrit.

Quelles ont été vos principales désillusions en devenant maman, par rapport à vos idéaux ?

J’ai été éduquée selon le précepte « un enfant en colère est un enfant mal élevé ». Un enfant était sage, ne faisait pas de caprices, était toujours poli, obéissait… Voilà l’image que je me faisais d’un enfant, bien loin de la réalité. Pensant que ce n’était qu’une question “d’éducation”, j’ai vite déchanté car malgré tous mes efforts, mon fils faisait des crises ! Cela a été un choc de voir que la réalité pouvait être à ce point différente de mes attentes.

On entend aussi dire que les joies de la maternité compensent la fatigue. C’est sans doute vrai pour certains parents et je m’en réjouis pour eux ! Mais nous avons eu le jackpot de la parentalité : reflux gastro-œsophagien, allaitement compliqué, nuits chaotiques et dépression post-partum aggravée par le confinement lié au Covid, puis un licenciement économique pour moi. Il me semble que c’est édulcorer la réalité que de nier le fait que beaucoup de mères vivent difficilement les premiers mois de vie de leur enfant. Mieux vaut le savoir et ne pas le vivre, que de le vivre sans l’avoir su. Il ne s’agit pas de pointer tous les mauvais moments de la maternité, mais juste d’être réaliste !

Vous avez fait un long chemin introspectif avant l’écriture de ce livre.

Depuis l’enfance, j’ai toujours été extrêmement anxieuse et très sensible aux réactions des autres. J’ai également reçu une éducation assez rigide dans laquelle le regard des autres avait une grande importance. « Que vont penser les gens de nous ? » est une phrase que j’ai beaucoup entendue. J’ai donc fait une première thérapie en 2014 car j’en avais enfin la possibilité financièrement. Il était temps ! Cette démarche m’a, entre autres, aidée à lâcher prise sur mon perfectionnisme.

J’ai commencé ma deuxième thérapie quand mon fils avait 15 mois, quelques jours avant de reprendre mon travail après mon congé maternité. Trouver un thérapeute m’a demandé beaucoup d’énergie et un réel effort car j’étais en dépression. Quelques mois auparavant, j’avais débuté un traitement par antidépresseurs pour garder la tête hors de l’eau. Je me sentais écrasée par tout ce qu’il y avait à gérer dans le quotidien avec notre enfant. Au début, mon mari n’a pas trop compris ce qui me faisait souffrir, puis avec le temps, les disputes, le fait que je tape du poing sur la table, il a pris petit à petit sa part de la charge mentale et cela me soulage beaucoup aujourd’hui. Nous avons aussi commencé une thérapie de couple il y a bientôt un an, car il y avait beaucoup de tensions entre nous. Il ne comprenait pas la violence que je pouvais vivre et de mon côté, je prenais ses avis comme une attaque personnelle. La thérapie de couple nous a permis de former à nouveau une équipe et d’être plus soudés.

Actuellement, la parole se libère autour du regret maternel et on peut lire des témoignages dans la presse ou sur les réseaux sociaux à ce sujet. Que répondez-vous à celles qui disent que de tels récits vont dégoûter les femmes de devenir mères ?

Je peux comprendre cette crainte. Mais ça ne me parait pas du tout coller avec la réalité. Des femmes continuent d’enfanter dans des pays en guerre ou dans des situations de grande précarité. Connaître les difficultés de la maternité ne dissuadera donc pas les femmes de devenir mères, mais sans doute que ces témoignages peuvent les inciter à se questionner et à débuter une thérapie si ce questionnement se révèle inconfortable ? Si j’avais connu ces difficultés en amont, je n’aurais peut-être pas renoncé à avoir un enfant (je ne le saurai jamais !), mais devenir mère aurait été moins violent pour moi. Les personnes qui n’ont pas encore d’enfant peuvent faire un choix éclairé grâce à ce questionnement.

Parler de soi avec justesse, tout en respectant la vie privée de nos enfants et le respect de leur vie émotionnelle demande un équilibre très délicat. Qu’envisagez-vous de dire – ou ne pas dire – à votre enfant ?

J’ai toujours pris soin de préserver l’anonymat de mon fils et de mon mari, car je parle de mon ressenti. Par ailleurs, j’aime mon fils plus que tout au monde, je ne pense même pas avoir besoin de me justifier. Ce n’est pas lui que je regrette, bien évidemment ! Je crois qu’au vu de tout ce que nous lui donnons, en amour, en temps de qualité et en encouragements, il comprendra que ce livre me concerne, moi seule. Je serai transparente et je lui répéterai que l’écriture de ce livre n’est pas le résultat d’un problème avec lui, mais qu’il est lié à mon vécu de mère. J’ai déjà reçu des messages d’enfants, adultes maintenant, dont la mère avait regretté son rôle maternel. Ils m’ont confié que connaître le ressenti de leur mère, qui était très aimante par ailleurs, n’avait pas impacté leur relation. Je ne cacherai pas à mon fils ce que j’ai traversé, mais j’attendrai qu’une occasion favorable d’en parler avec lui se présente.

Quelle distinction faites-vous entre une dépression du post-partum pas complètement résolue, et le regret maternel ?

La dépression du post-partum se soigne. Je me souviens d’une fatigue physique et mentale intense lorsque j’étais en dépression. Ce n’est plus du tout le cas. Je vais bien désormais, j’ai cessé mon traitement, repris une activité professionnelle.

Le regret maternel, c’est se dire que, si c’était à refaire, on n’aurait pas d’enfant. Or la maternité est une porte qu’on ne peut franchir que dans un sens. Je ne regrette pas mon fils, que j’aime intensément. Je ne regrette pas non plus ma vie d’avant, qui était d’ailleurs assez plan-plan. Ce sentiment de regret maternel n’est pas lié à une nostalgie de ma vie d’avant qui aurait été plus légère sans responsabilité parentale. Je n’ai pas le sentiment qu’il m’ait enlevé quoi que ce soit puisque je ne sortais pas énormément, mais le regret est toujours là. C’est la grande différence avec la dépression post-partum : ce poids sur mes épaules qui demeure malgré tout.

Est-ce que mon vécu aurait pu être différent si le début de la vie de mon enfant avait été moins compliqué ? Il est difficile de l’affirmer. Ce qui est certain, c’est que les crises de colère de mon fils me projetaient en arrière et je me retrouvais dans ma propre posture d’enfant. J’étais incapable de réagir en adulte. Cela va déjà beaucoup mieux, grâce à mon travail thérapeutique, et au “partenariat” éducatif avec mon mari, qui prend le relais avec notre fils quand je ne suis plus capable de réagir correctement.

Dans votre ouvrage, vous dites que la maternité vous a fait grandir. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Grâce à mon fils, j’ai énormément progressé. Le travail que j’ai pu faire n’aurait jamais pu être aussi profond sans lui. Je suis beaucoup plus assurée maintenant, le chemin est beaucoup moins escarpé devant moi que derrière. Si mon fils n’était pas né, je n’aurais pas pu résoudre certaines problématiques de mon enfance. Sa naissance m’a permis d’accepter d’entrer dans ce long voyage qu’est la thérapie : en 3 ans, je n’ai jamais raté une seule séance. Ça a été un investissement, et j’y ai mis toutes mes économies. Je préfère faire une thérapie et sauver mon couple plutôt que de voyager en étant divorcée. Je suis fière de ce que j’ai fait. Et dans 10 ans, mon regard sur la maternité aura sans doute encore évolué.

Une astuce de Fabuleuse pour survivre aux journées pourries ?

Je vais bouquiner ou regarder une série pendant que mon conjoint s’occupe de notre enfant, et puis on inverse. Cela nous permet à chacun d’avoir un vrai temps pour soi. Encore et toujours, c’est du travail d’équipe !



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La minute de silence

Cet article a été écrit par :
Marie Chetrit

Scientifique de formation et de profession mais littéraire de cœur, Marie Chetrit partage sur son blog de petits textes sur les moments rigolos ou exaspérants de sa vie familiale. Elle et son fabuleux époux ont chacun un grand d’une première union et deux petits diablotins ensemble.
https://prgr.fr/

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