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Le syndrome Bree Van der Kamp

Hélène Bonhomme, fondatrice du site Fabuleuses au foyer, est aussi chroniqueuse sur LePoint.fr. Enfants, couple, travail, maison… chaque semaine, elle partage ses impressions sur le quotidien des mères au XXIème siècle. Découvrez sa tribune sur le blog des fabuleuses !

Les mères au foyer sont stigmatisées ? C’est la faute de Bree Van de Kamp ! Décryptage de « Desperate Housewives » avec Aurélie Blot, docteur ès sitcoms…

Docteur en études anglophones et audiovisuelles et professeur à l’université de Bordeaux, Aurélie Blot a publié 50 Ans de sitcoms américaines décryptées (éd. L’Harmattan, 2013), une étude des représentations familiales dans les sitcoms américaines. On y découvre, entre autres, pourquoi les femmes de Wisteria Lane sont si désespérées et en quoi les représentations télévisuelles de la famille américaine ne sont pas anodines dans l’Hexagone.

« Je sais pas, Bree Van de Kamp fait ça tout le temps ».

Cette réplique de Tom, en réponse à une Lynette désemparée qui se demande comment elle parviendra à organiser un dîner officiel en dernière minute, résume la course à la normalité qui use inlassablement le moral de la mère de famille américaine.

« Les autres femmes y arrivent » ou « Les autres mères n’ont pas besoin d’aide »

sont autant de répliques cultes auxquelles ont recours les scénaristes de Desperate Housewives pour dénoncer la culture de la comparaison qui engage les mères de famille américaines à se conformer à une norme consistant ni plus ni moins en la perfection.

« Dans les années 40, alors que les hommes étaient au front, les femmes américaines travaillaient à l’usine, explique Aurélie Blot. Au retour de leurs maris, on a voulu recaser les femmes à leurs fourneaux. Toute une propagande a été déployée dans les sitcoms [programmes dédiés spécifiquement à la vie quotidienne de la famille américaine, NDLR] pour revendiquer l’idéologie de la famille patriarcale : un père qui travaille, une mère à la maison et deux beaux enfants. Avec Desperate Housewives, Marc Cherry a proposé une subversion de ce genre très codifié pour dénoncer l’idéal inatteignable développé par les sitcoms familiales traditionnelles. »

« J’en peux plus de vivre dans une publicité de détergent »

Ce rappel incessant à la norme est incarné par la parfaite et non moins inquiétante Bree Van de Kamp. « Le personnage de Bree, poursuit Aurélie Blot, est une imposture élaborée par Marc Cherry pour montrer que la perfection est en fait un agent destructeur de la cellule familiale. »

« J’en peux plus de vivre dans une pub de détergent » :

c’est ainsi que Rex demande le divorce dès le premier épisode, en référence à ces publicités où les familles sont toujours parfaites, à l’image de leur intérieur reluisant de propreté.

De même que sa chevelure rousse, qui ne bouge jamais même en cas de gros vent, Bree fascine autant qu’elle inquiète. Elle personnifie une perfection troublante qui, se posant en norme, est en réalité tout sauf normale. « Les autres personnages féminins sont sujets à une traque perpétuelle du faux pas normatif, explique notre sériephile. En ce sens, Desperate Housewives existe pour dénoncer les travers d’une société où tout n’est qu’apparence et bienséance, et où être mère signifie suivre l’exemple et être exemplaire, plutôt qu’être soi. Marc Cherry a fait un travail minutieux pour caractériser les autres personnages en fonction de leur positionnement face à une Bree figée, sortie tout droit des années 50, poursuit Aurélie Blot : au fil des épisodes, on trouvera Lynette, la carriériste des années 70, Suzanne, la célibataire fofolle des années 90, ou encore Gaby, la mère indifférente des années 2000, qui, chacune à leur manière, tenteront de s’extirper d’une pression intenable, qu’elles se seront trop souvent infligée à elles-mêmes.

France : le mythe de la femme parfaite

Si la sitcom française s’est toujours tenue à l’écart du registre familial (on se souvient de Salut les musclés, Hélène et les Garçons ou Le Miel et les Abeilles d’AB Productions, sitcoms toutes dédiées aux adolescents), les téléspectateurs français n’ont pas été indifférents à l’influence des représentations familiales en provenance des États-Unis. « Je suis née dans les années 80, raconte Aurélie Blot. Depuis toute petite, je me suis demandé pourquoi ma famille ne ressemblait pas au modèle que je voyais à la télévision ! C’est d’ailleurs cela qui m’a donné envie d’étudier aux États-Unis et de comprendre l’influence des sitcoms familiales sur nos sociétés respectives. »

« Tandis qu’en France, beaucoup de mères au foyer baissent les yeux, parce que les gens ont tendance à montrer un certain dédain à leur égard, ce n’est absolument pas le cas aux États-Unis. Il faut comprendre qu’outre-Atlantique, le modèle de la mère au foyer est, encore aujourd’hui, la norme toute-puissante. Même en 2016, si vous êtes au foyer, on va vous encenser parce que vous formez de bons citoyens américains. Il est donc quasi inimaginable que le quotidien d’une mère au foyer puisse être imparfait. D’où la dénonciation de cette normativité destructrice, opérée dans Desperate Housewives. Le problème, c’est que notre norme tricolore, c’est la perfection non seulement dans le foyer mais aussi partout ailleurs ! Dans notre culture française, il faut être au top du top partout : à la maison, avec les enfants, mais aussi au boulot. Ainsi, cette série visant à dénoncer la perfection inatteignable dans les familles américaines n’a malheureusement pas eu le même effet en France, où elle accentue la stigmatisation d’une catégorie de femmes trop souvent taxées de superficielles ou de fainéantes. » Ce que nous devrions retenir des aventures de Wisteria Lane, c’est de dire stop à l’imposture de la perfection, et non « toutes les mères au foyer ont désespérément raté leur vie… »

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