Elle a les yeux revolver - Fabuleuses Au Foyer
Vie de famille

Elle a les yeux revolver

Rebecca Dernelle-Fischer 18 septembre 2019
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14 ans, ses longs cheveux bruns, sa paire de lunettes qui lui donnent l’air un peu intello, ses grands yeux et sa volonté d’avoir le dernier mot : ma fille aînée ! Elle a les yeux revolver, elle a le regard qui tue. 

Ah, l’adolescence, on peut dire qu’on y est, là…

Entre les « Non, pas de bisous, maman ! » et les regards qui disent « J’ai vraiment pas de bol : les pires parents du monde, ce sont les miens », elle m’apprend à jongler avec le lâcher prise et le tenir bien serré tout contre mon cœur. Je saute sur les occasions qui s’offrent à moi, je deviens experte du slalom : par exemple, quand je m’allonge à ses côtés sur la couverture dans le jardin, je me colle contre elle, et vu qu’elle ne bronche pas, j’y reste, le regard tourné vers le ciel. Un bisou, c’est pénible, mais une maman contre soi, au fond, c’est pas mal du tout.

Mon ado !

Mon ado et ses gilets oversize parfaits pour se cacher un peu… Parce que l’école, ça n’est pas toujours facile, que le sport c’est pas son truc, que les émotions se bousculent et travaillent… alors elle s’emmitoufle dans ses grands pulls, se plonge dans les livres, nous partage tous ses goûts musicaux.

Nous, on cherche les chemins de traverse…

On s’adapte, on s’abonne à Spotify, on cherche le bouquin tant désiré et quand je m’achète un grand gilet en laine, je pense à elle et je sais qu’elle me l’empruntera.

« Il n’y a rien de plus agréable que de porter les gilets de maman », nous explique sa petite sœur. Et mon ado le pense aussi, je le sais, je vois son regard qui s’illumine quand elle regarde mon gilet.

Mon ado ! Mon ado qui montre les crocs quand je lui demande de mettre un peu d’ordre dans le salon, qui me dit que j’exagère, qui soupire quand je lui fais une remarque importante (au hasard : « Va mettre du déo s’il te plaît ») et qui répond à toute tentative de faire une promenade ensemble le dimanche après-midi par un « Non, je ne viens pas, je dois absolument ranger ma chambre ».

Mais mon ado, c’est aussi…

  • celle qui se penche tendrement vers sa petite sœur pour lui faire un bisou en lui murmurant « Mon petit trésor, oui, moi aussi je t’aime »
  • qui respecte ses profs, ses amies, ses soeurs aussi
  • qui se sent comme un poisson dans l’eau au sein d’un groupe, quel qu’il soit
  • qui aime encourager ses amies et les aider quand celles-ci stressent avant un exposé devant la classe.

Mon ado ! Mon ado qui me donne du fil à retordre mais qui aime les mathématiques, la logique, l’informatique, qui me raconte avec passion son dernier livre – dont l’intrigue, au passage, est à coucher dehors – et qui me dit « Oui mais bon toi maman, dans les bouquins que tu lis, tout le suspens se trouve dans le fait que l’héroïne ouvre une boulangerie ».

Mon ado qui nous refait découvrir Ray Charles et Aretha Franklin, surtout quand elle doit mettre la table (comment vivre sans musique ?)… et qui court aux toilettes pour éviter de la débarrasser. Mon ado qui m’adresse des regards assassins dès que possible mais qui adore se trémousser avec ses sœurs et moi sur sa playlist préférée.

Alors, oui, c’est parfois tendu

…et j’ai bien souvent plus de questions que de réponses face à cette jeune fille aux hormones en ébullition. C’est un peu comme ce petit pain tout chaud que tu sors du four et avec lequel tu jongles à deux mains pour ne pas te brûler.

Elle m’apprend à faire preuve de dextérité, à prendre des détours pour arriver au but sans me livrer à un face à face inégal. Elle me rappelle que « bientôt » elle apprendra à conduire, qu’elle partira étudier, qu’elle voudrait aller en Afrique.

Quand elle m’en parle, je me bouche les oreilles, elle rit, je lui dis : « Mon petit bébé ». Elle soupire… Et puis je me reprends :

« Oui, alors tu peux aller en Alaska, bien couverte de la tête aux pieds »

ou encore « Ce sera bien pratique quand tu sauras conduire, je m’en réjouis »

pour terminer avec « Le jour de ton mariage, j’aimerais jouer de la cornemuse pour ton entrée à l’église » (menace très efficace).

En réalité, je suis inquiète.

C’est tout mon intérieur qui tremble et mon petit cinéma perso, lui, me joue tous les films catastrophes possibles et imaginables. Mais je sais que c’est dans ma nature de stresser. J’apprends la confiance, en moi, en mon ado, et quand je suis dépassée, je m’inspire de ce que disait la romancière Elizabeth Gilbert à propos de sa petite “auto intérieure”, voilà ce que je lance à la peur :

« Ok, je sais que tu fais partie de ma vie, et quand je pense au futur des mes enfants, tu te fais très grande, tu menaces de prendre toute la place jusqu’à m’écraser… Mais t’exagères, quand même, elle se débrouille déjà pas mal du tout la miss, alors d’accord pour que tu t’installes dans ma voiture, mais faut pas croire, le volant, c’est moi qui le tiens… Toi, tu es certes une passagère bruyante et énervante, mais pas le conducteur de ma vie ».

Pas mal, non ? Et je recommence à chaque fois que c’est nécessaire.

Bref, j’ai une ado aux yeux revolver…

qui ne fait pas la méga grosse crise, certes, mais qui s’affirme. Et bien entendu, je sais que de nombreux parents pourraient me raconter des histoires à tomber de ma chaise. Ce n’est pas le cas chez nous, en tous cas pour l’instant (je respire profondément).

Mon ado se nourrit de livres, d’heures à jouer de la clarinette, du piano et de la guitare, de temps en temps elle grogne, elle râle, elle aboie mais elle ne mord pas. J’essaie de lui faire des compliments, discrets et toujours vrais :

– Tu vois que les enfants aiment bien être avec toi, ça ne m’étonne pas, tu leur parles toujours avec respect.

– Mais maman, je les considère comme des personnes à part entière !

(Et je me garde bien de lui répondre : « Et si tu faisais de même avec moi quand tu es fâchée ? »)

Beaucoup de fabuleuses ont des ados et je sais qu’au milieu du tumulte de cet âge, vous êtes nombreuses à prendre, comme moi, des routes parallèles pour rester proches de ces cactus, que vous faites preuve de doigté, que vous encouragez et accompagnez ces « grandes asperges », ces personnes en recherche de sens (et de leur t-shirt préféré que maman n’a pas encore lavé).

Vivre avec eux, c’est un peu comme passer une journée d’été orageuse, bien trop chaude, bien trop lourde, et puis paf, d’un seul coup, tout craque… et puis, miracle : de nouveau la fraîcheur ! Soyons honnête, ce n’est pas toujours gai – c’est même parfois le drame – mais c’est notre vie avec eux, et comme c’est ce que nous avons, autant y prendre goût, un peu.

Avant de terminer cet article, je ne peux m’empêcher de t’encourager à essayer quelque chose. Tu vois, nos ados, ils essayent de se détacher de nous (et ça fait partie d’un processus naturel et sain) mais ils ont encore tellement besoin de figures d’attachement adultes !

Alors n’hésite pas à parler aux enfants ados de tes amis, à être un adulte aimant pour ces ados qui ne sont pas les tiens. Toute cette attention que ton ado à toi trouve insupportable, pourquoi ne pas l’investir dans la vie des autres ados qui t’entourent ? Ne serait-ce pas un défi passionnant ?

Quand je dis à ma fille « Tu as des beaux yeux », elle s’énerve… mais peut-être que l’autre ado que je connais un peu recevra comme un cadeau que je lui dise « Tu as de beaux yeux, tu sais ? ».

Moi j’ai envie d’essayer. Et toi ?



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Cet article a été écrit par :
Rebecca Dernelle-Fischer

Psychologue d’origine belge, Rebecca Dernelle-Fischer est installée en Allemagne avec son mari et ses trois filles. Après avoir accompagné de nombreuses personnes handicapées, Rebecca est aujourd’hui la maman adoptive de Pia, une petite fille porteuse de trisomie 21.
https://dernelle-fischer.de/

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