Des citrons et des piles, épisode 2 : La même, en mieux - Fabuleuses Au Foyer
Maman épuisée

Des citrons et des piles, épisode 2 : La même, en mieux

Agathe Portail 25 octobre 2021
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Audrey est une mère de famille sur le point de se noyer dans la charge mentale. Un jour qu’elle s’arrête au supermarché pour acheter à la hâte des citrons, elle sent une étrange présence qui l’observe de près. Elle est alors embarquée malgré elle dans un roadtrip impétueux.

Agathe Portail écrit des polars publiés chez Calmann Levy. Elle est également maman de quatre enfants rapprochés et lectrice assidue des mails du matin. Des citrons et des piles est sa première fiction pour les Fabuleuses au Foyer.

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Épisode 2 : La même, en mieux

Le poids de la bouteille de lessive était en train d’ankyloser son bras gauche. Elle avait passé autour de son poignet la fragile lanière du sac de courses et arpentait les allées vibrantes de chaleur en appuyant frénétiquement sur le bouton d’ouverture de sa clé.

Dix fois elle passa devant une voiture d’un gris un peu fatigué qui lui semblait être la sienne, mais le bip ne faisait pas clignoter les feux arrière et elle changeait d’allée, de plus en plus désorientée. 

Enfin, dans un angle où elle ne se souvenait absolument pas s’être garée,

sa voiture lui répondit par un joyeux appel de clignotants. Le soulagement lui coupa les jambes, elle avait fini par croire qu’on la lui avait volée. Même si sa voiture ne ressemblait plus à grand-chose après six ans de bons et loyaux services, elle n’aurait troqué pour rien au monde son tank familial, robuste, pratique et pas trop compliqué à garer.

Elle s’écroula sur le fauteuil du conducteur,

jeta sans ménagement ses courses sur le siège passager et démarra la voiture. Ce ne fut qu’arrivée au stop qui régulait la sortie du parking qu’elle perçut quelque chose d’anormal. L’odeur. L’habitacle ne renfermait pas ce parfum douceâtre de goûters écrasés sous les sièges auto.

Au contraire, elle reniflait un arôme de tissu neuf.

Interpelée par cet étrange décalage, elle se retourna et s’aperçut que les fauteuils arrières étaient non seulement impeccables, mais qu’aucun rehausseur élimé n’y était fixé. D’abord perplexe, elle palpa le rétroviseur dont elle savait qu’il aurait dû être un peu branlant, puis caressa le velours de son propre fauteuil, qui aurait dû porter deux trous de cigarette du côté du frein à main, et enfin se rendit à l’évidence :

elle conduisait une voiture qui n’était pas la sienne. La même, mais pas la sienne. 

Un coup de klaxon la fit sursauter. Elle passa la première, cala, repassa la première et se gara aussitôt sur le bas-côté qui bordait la bretelle d’insertion sur la départementale.

À qui était cette voiture ? Cette voiture plus propre et plus neuve que sa clé avait réussi à ouvrir ?

C’était bien sa clé, elle n’en doutait pas, le porte clé scoubidou à laquelle elle était accroché était bien le sien. Elle se pencha et ouvrit le vide poche. Elle y trouva un certificat d’assurance provisoire ainsi qu’un certificat de cession de voiture dont le nom de l’acheteur était resté vierge. Dans l’espace entre les fauteuils, elle trouva une bouteille d’eau et une enveloppe contenant un billet pour le concert de Lynda Lemay le soir même au Casino Barrière du Touquet accompagnées d’un récépissé de réservation en ligne : une chambre vue sur mer avec petit déjeuner.

Un vertige la saisit et elle dut se coller le dos au dossier pour ne pas vaciller.

L’espace d’une seconde, elle avait entrevu ce qu’aurait pu être sa vie :

une voiture propre, un week-end exotique, le concert d’une artiste qu’elle admirait depuis des années, le sentiment de disposer de son temps et de ses mouvements, sans avoir de compte à rendre, de garde d’enfant à planifier, de tarte au citron à superviser. Alors qu’elle avait envie de fondre en larmes, elle inspira à fond et s’engagea sur la départementale. 

Au croisement qui menait à Génicourt où l’attendaient ses amis, sa fille en manque de citron, son mari en mal de pile, ses deux petits pas encore douchés et quelques piles de vêtements hautes comme l’Himalaya, elle bifurqua à l’opposé. 

Elle désertait. 

Tandis que le panneau s’éloignait dans son dos, elle sentit un frisson lui parcourir l’échine : elle attendait confusément que la foudre s’abatte sur sa voiture, sur la voiture qui ne lui appartenait pas et qu’elle venait de décider de conduire jusqu’au Touquet. Mais aucun châtiment divin ou vaudou ne fondit du ciel, l’univers n’était ébranlé en rien par la décision qu’elle venait de prendre et au soulagement se mêlait un peu de déception.

Est-ce que l’effort qu’elle fournissait depuis si longtemps pour tenir le cap comptait si peu dans la marche du monde ? N’y aurait-il aucune conséquence visible à sa fuite autre qu’un coup de téléphone inquiet de son mari ?

Alors que les immeubles défilaient derrière ses vitres, elle se surprit à sourire de sa mégalomanie de femme trop occupée à porter la planète sur ses épaules, telle Atlas.

Bien sûr que rien ne s’arrêtait de tourner.

Margot allait faire une tarte aux abricots, son mari trouverait une explication pour les amis surpris, et elle… elle allait rouler jusqu’à ce que son téléphone vrombisse sur le tableau de bord. L’idée n’était certainement pas de faire paniquer qui que ce soit. Elle avait besoin d’air, tout simplement, et elle allait revenir après avoir goûté la légèreté d’une soirée de liberté. 

Elle contourna Beauvais, frôla Amiens et dépassa Abbeville, puis elle quitta l’autoroute à Etaples. Au moment où elle empruntait le pont rose qui enjambait la Canche, un gyrophare bleu s’anima dans son rétroviseur.

À suivre ! Découvrir tous les épisodes.



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Cet article a été écrit par :
Agathe Portail

Maman de 4 enfants (très) rapprochés et girondine d'adoption, Agathe Portail écrit des polars publiés chez Calmann Levy et des histoires jeunesse pour la Fabrique à histoires de Lunii. 
https://calmann-levy.fr/auteur/agathe-portail

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