Avoir des amies, est-ce si important ? - Fabuleuses Au Foyer
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Avoir des amies, est-ce si important ?

Marie Lucas Leborgne 17 juillet 2026
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Boulot, enfants, conjoint, dodo… Parfois, entretenir ses amitiés ou s’en créer d’autres paraît tout simplement impossible. Un luxe de la vie d’avant. Et puis, il y a ce constat douloureux : certaines relations s’étiolent, avec le temps ou la distance, ou encore avec les décalages d’état de vie. Mais, après tout, est-ce si important d’avoir des amis ? Ne peut-on pas être heureuse en étant bien entourée de sa famille, ou même seule ? Les éclairages de Marie Leborgne Lucas, agrégée de philosophie. 

La vie heureuse a d’abord été vue, pour les philosophes de l’Antiquité, comme une aventure solitaire.

Le sage est celui qui sait se suffire à lui-même, dans un idéal d’autonomie. Il ne dépend de personne pour que son bonheur soit stable et durable.

Aristote, philosophe du Ve siècle, rompt avec cette idée. Pour lui, elle comporte un oubli essentiel : le bonheur ne saurait exister seul. Seul Dieu peut se complaire dans la solitude. Mais l’être humain est profondément un être de relation. C’est en étant en lien avec les autres qu’il trouve la joie et le sens de son existence.

Cela ne veut pas dire qu’il faut sans cesse fuir la solitude, mais l’idée d’Aristote, c’est que l’autre n’est pas un obstacle à mon bonheur. Il en est le chemin. « La vie bonne se fait avec l’autre, mon ami. »

J’aime à voir les trois types d’amitié qu’Aristote propose, non pas comme des catégories, mais comme des dimensions de l’amitié, qui loin de s’opposer, se nourrissent les unes les autres.

Le premier pilier de l’amitié, c’est le soutien mutuel.

L’ami est celui sur qui je peux compter. Je peux lui demander de l’aide, et je sais qu’il répondra. Témoin de mon histoire et de ma vie, il sait m’apporter le soutien et le réconfort dont j’ai besoin. Parfois même l’amitié commence ainsi.

Lorsque j’étais petite, ma grand-mère avait essayé de m’apprendre à mettre toute seule ma housse de couette. Je me rappelle très bien lui avoir dit, du haut de mes 13 ans :

« Mais Mamie, si je n’ai jamais besoin de personne, je finirais seule ».

J’ai du mal à demander de l’aide. J’ai l’impression que cela signifie que je n’y arrive pas, que je ne gère pas la situation. J’ai été élevé dans cet idéal d’autonomie : la mère réussie est celle qui sait tout faire toute seule.

Eh bien, non seulement c’est faux, mais cela nous rend malheureux. Je me rends compte que plus j’ose demander de l’aide, plus les liens avec les autres se resserrent. L’amitié se révèle dans l’adversité, comme on dit.

Aristote considère l’amitié « d’intérêt », comme il l’appelle, comme le plus faible niveau d’amitié. En réalité, c’est le fondement de toute relation solide et le point de départ de la plupart de nos liens. Lorsque tu oses demander de l’aide, tu oses montrer ta vulnérabilité. Et cette demande d’aide crée des liens.

Pour développer ce premier pilier : dans quel domaine rêverais-tu de demander de l’aide ?

Le deuxième pilier de l’amitié, c’est la joie partagée.

L’ami est celui avec qui je passe du bon temps. Ensemble, on se marre bien, on vit des choses fortes. On se retrouve avec plaisir autour d’un verre ou devant le trampoline de l’espace de jeu. On se partage nos vies.

« Qu’il est doux pour des frères de demeurer ensemble ! C’est comme l’huile précieuse qui, répandue sur la tête, descend sur la barbe ». C’est l’un des plus vieux éloges de l’amitié que nous possédons (il vient du Psaume 133, dans la Bible).

Je n’ai pas de barbe, et je ne me suis jamais étalé de l’huile sur la tête. Il ne s’agit pas d’une nouvelle recette de rituel bien-être : l’huile sainte était répandue sur la tête en signe de bénédiction divine. Derrière cette étrange métaphore, on peut lire un éloge de la joie que procure le fait d’être avec son ami.

Troisième pilier de l’amitié : l’ami est celui qui me permet de me dépasser.

Aristote parle ici d’amitié vertueuse, au sens où l’ami me rend meilleur. De manière plus générale, l’ami est celui qui me permet d’aller plus loin. Il oserait par exemple me dire ce qu’il pense, même si cela ne va pas dans mon sens. Et ensemble nous sommes capables de viser la lune. Nous nous tirons l’un et l’autre vers le haut.

En ce sens, l’ami est un anti-chatgpt. Il ne me dit pas ce que je veux entendre ; il n’est pas le reflet de mes pensées. C’est ce qui fait sa richesse. L’ami est un alter-ego, étymologiquement un « autre moi », non pas parce qu’il me ressemble en tout point. Mais parce qu’il est celui avec qui je peux être moi-même, et celui grâce à qui je deviens une meilleure version de moi-même.

Pour Aristote, c’est ce troisième type d’amitié qui est l’amitié véritable. Mais à jetant les deux autres aux ordures, on perdrait la complexité de l’amitié ! 

On a souvent opposé l’amour et l’amitié, eros et philia en grec.

Par opposition à la philia, l’eros serait une relation exclusive, passionnelle et charnelle. Mais en réalité, on gagne énormément à concevoir l’amour comme un prolongement de l’amitié. Celui avec qui je passe ma vie est aussi celui qui me soutient, avec qui je suis bien, et qui me permet de me dépasser.

L’eros, finalement, est un type particulier d’amitié, qui se double d’un désir d’union allant jusqu’à l’attirance charnelle. En bref, mon conjoint n’est pas que mon amoureux ; il est aussi mon ami. Et cette amitié est le socle de la stabilité de cette relation. Comme le chantaient les Spice Girls : « If you wanna be my lover, you have to be my friend ». Pour être mon amoureux, tu dois d’abord être mon ami.

Cela ne veut pas dire que notre conjoint doit être notre seul ami. Mon conjoint ne peut répondre à tous mes besoins affectifs. Et si l’on a qu’un seul ami, on risque de l’étouffer.

Mais comment nourrir toutes ces dimensions de l’amitié ? Et comment se faire de nouveaux amis ?

Il n’y a pas trente-six mille recettes : pour être amis, il faut passer du temps ensemble. 

Aujourd’hui, cela peut parfois se faire à distance. Mais il faut oser consacrer du temps à ses amis, sans quoi ces relations dépérissent, et nous n’avons plus rien à partager ou à vivre ensemble. 

« C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante »,

disait le renard au Petit Prince, dans le livre éponyme de St-Exupéry.

Chère Fabuleuse, même si ton emploi du temps te paraît déjà bien rempli, prends le temps d’arroser tes roses. Prends le temps de l’amitié. À qui pourrais-tu laisser un message aujourd’hui, pour témoigner de ton soutien ? Avec qui pourrais-tu tenter de prendre un verre, un midi, sans les enfants ? Ou, soyons fous, avec qui pourrais-tu partir trois jours, un sac sur le dos ?

Ce ne sera pas du temps perdu. Car ensuite, tu aurais une belle roseraie auprès de laquelle te reposer.



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Cet article a été écrit par :
Marie Lucas Leborgne

Agrégée de philosophie et mère de trois enfants, Marie Leborgne Lucas enseigne la philosophie au lycée. Autrice traduite à l'international, elle vient de publier Travailler moins, vivre mieux (ed. Vuibert, 2026) et  Un corps pour deux, petite philosophie de la grossesse, (ed DDB, 2025). Ce livre propose, pour la première fois, un regard philosophique accessible à tous sur nos corps de mère.  

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