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Vie de famille

Voilà, c’est fini

Marie Chetrit 6 septembre 2020
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L’angoisse de la mort m’a saisie, un jour de cet été 2020. J’avais 43 ans, 7 mois, 15 jours. Ma fille allait avoir 15 ans : l’âge que j’avais, à peu près, quand mon propre père est mort. 

43 ans. N’est-ce pas jeune pour avoir peur de mourir ? Non pas que je pense mourir bientôt : ma santé est excellente et je suis issue d’une famille où les femmes vivent âgées. Rien qui n’indique la perspective, à brève échéance, d’un trépas proche. Mais pourtant, cette idée était là, en bruit de fond sinistre.

Cela avait commencé un peu avant, en fait. Précisément, quand ma fille m’a annoncé qu’elle avait un petit copain. Ma petite fille joufflue qui hier encore, courait maladroitement se jeter dans mes bras, un petit copain… Mais quelle absurdité ! Ce jour-là, après l’avoir félicitée en souriant – elle était belle, radieuse, épanouie par ce bonheur qui lui arrivait – j’ai raccroché, le cœur battant, et je me suis sentie vieille d’un coup. J’ai eu l’impression qu’elle me poussait dans le dos, en me murmurant : « Dégage, ton tour est passé. »

J’ai regardé mon plus jeune fils, avec ses joues rondes et veloutées, ses petites mains pleines de fossettes, et sa tétine ; mais aussi ses petites jambes musclées qui courent à toute vitesse, son front têtu et son sourire irrésistible. Je me suis rappelé qu’il entrait en grande section de maternelle. Et que donc, je n’avais plus de bébé. C’était fini.

Cette époque est révolue :

la période des jeunes femmes, des ventres ronds, des tout-petits bébés chauds et doux posés au creux du cou. Cette période de puissance fertile, de possibles qui restent à écrire : une époque enfuie, désormais, pour moi.

Pendant plusieurs semaines, cette angoisse est restée là. Elle vivait et palpitait, au fur et à mesure que je voyais mon adolescente, les yeux brillants, expérimenter les premières émotions amoureuses. Elle me rappelait que je ne vivrais plus jamais cette époque bénie, du début de l’amour. Non pas que je le regrette : je suis très heureuse avec mon mari et je l’aime (même s’il m’énerve, souvent). Et franchement, l’amour avec lui, c’est quand même d’un autre niveau que ce que j’ai vécu adolescente. Mais c’est le temps qui s’enfuit, et cette fuite, j’en ai soudain appréhendé l’irrémédiable irréversibilité. Le temps file, comme de l’eau que l’on tenterait de retenir vainement au creux de ses mains. 

Je repense à ma propre adolescence. Et c’est justement cela qui m’angoisse : me dire que je pourrais ne pas être là pour eux, comme mon père n’a pas été là pour moi, arraché par la mort. Et d’un seul coup, l’idée d’avoir un enfant de plus, qui tournicotait dans ma tête depuis la naissance de mon dernier en 2015, est revenue, plus insistante. Cette idée que nous repoussons à chaque fois que c’est la « bonne période », en nous disant non, ce n’est pas raisonnable. Non, nous sommes trop vieux. Tu te vois, toi, te relever la nuit de nouveau, repartir dans le trip couches – coliques – biberon – poussées dentaires ? Non, vraiment, on est trop fatigués. Avec pourtant, à chaque fois, cette petite déception le jour des règles : Non, en effet, je n’attends pas un bébé. Je n’attends plus rien ni personne. 

Qui suis-je alors, si je n’attends personne ?

Comment rester jeune, rester femme, sans continuer à donner la vie, sans tout recommencer avec un enfant minuscule, à qui il faudra tout apprendre, dont je guetterais les premiers sourires, soutiendrais les premiers pas, déchiffrerais les premiers mots balbutiants, bercerais et consolerais les chagrins dans la forteresse invincible de mes bras ? Qui suis-je si je ne suis plus celle-là ?

Et pourtant, raisonnablement, je sais que ce n’est plus pour moi. Il s’agit en fait d’une maternité sortilège, un rempart fantasmé contre la mort, un dernier sursaut de révolte contre la vieillesse que je m’imagine comme une longue descente monotone, une tentative de retarder cette vie où mes enfants n’auraient plus besoin de moi, où je compterais moins – et heureusement – pour eux. 

Tout l’été, j’ai vécu avec ces pensées, comme un petit nuage triste au-dessus de ma tête. J’essayais de lister les avantages potentiels de la ménopause qui s’approche lentement mais sûrement : plus besoin de moyen de contraception (oui mais… libido en berne ?), plus besoin de refaire mon stock de serviettes hygiéniques chaque mois (oui mais… bouffées de chaleur ?), plus de syndrome prémenstruel (oui mais… déprime permanente ?), sans arriver à trouver un argument vraiment convaincant.

Et puis, il y a eu une journée off en amoureux à nous balader dans le Paris désert du mois d’août, et un week-end « presque sans enfants », avec juste notre dernier. Nous avons fait une promenade avec un couple d’amis et leur bébé d’un an. Nous les regardions, heureux jeunes parents penchés avec attendrissement sur leur petit bonhomme encore vacillant, sortant de leur gros sac à langer la compote, les jouets, le biberon, le gilet, le chapeau, la petite couverture, se relayant à tour de rôle pour veiller sur lui.

Notre dernier courait dans le parc autour de nous, farfouillait dans la terre. Nous jetions un œil de temps en temps pour le surveiller au loin. Nous étions venus les mains dans les poches, avec juste une petite gourde d’eau. En les quittant, nous nous sommes regardés et avons dit presque en même temps :

« Non mais t’as vu, quelle galère de sortir avec un petit, heureusement que c’est terminé, franchement je ne pourrais plus ! »

Et nous avons éclaté de rire. 

Je crois bien que le nuage s’est enfui. J’ai franchi la passe dangereuse, celle où le bateau est chahuté de tout côté par les vagues menaçantes. Maintenant, les eaux se calment et je vais pouvoir profiter de la mer somptueuse. J’ai du temps pour moi, pour mes projets personnels, pour profiter de mon amoureux. Je vais pouvoir me poser pour le regarder dans les yeux tranquillement, passer des soirées à lire, à écrire.

Y a-t-il quelque chose de spécial à faire pour se sortir de cette période difficile ? Pas vraiment. Simplement peut-être, dire son regret, ne pas le garder pour soi, afin qu’il ne s’enkyste pas en petite boule douloureuse au fond de son cœur. Cet enfant que nous ne concevrons pas, nous lui avons cherché des prénoms, nous nous sommes même un peu disputés parce que nous n’étions pas d’accord. Il n’était pas tabou, notre bébé imaginaire. C’est en le faisant virtuellement exister que nous avons pu y renoncer.

Le soir, nous avons reçu la nouvelle d’une naissance. J’observais la petite photo de ce nouveau-né endormi posé sur sa mère. Je l’ai bien regardé, attentivement. Il était adorable et j’étais si heureuse pour eux. J’ai pensé :

« Vraiment, ce n’est plus pour moi ».

Et je me suis sentie bien avec cette idée.



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Cet article a été écrit par :
Marie Chetrit

Scientifique de formation et de profession mais littéraire de cœur, Marie Chetrit partage sur son blog de petits textes sur les moments rigolos ou exaspérants de sa vie familiale. Elle et son fabuleux époux ont chacun un grand d’une première union et deux petits diablotins ensemble.
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