Violences conjugales : “Je suis partie pour ma fille” - Fabuleuses Au Foyer
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Violences conjugales : “Je suis partie pour ma fille”

Une Fabuleuse Maman 19 juin 2019
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Il venait d’avoir 18 ans, comme dans la chanson. J’en avais 20.

Jeune Russe ayant grandi en orphelinat, il était arrivé en France bouillonnant de révoltes et de rêves. Il a passé des mois à me séduire. Il avait eu une enfance terrible, et me regardait comme si j’allais tout changer dans sa vie.

Et moi, avec toute ma jeunesse, ma naïveté, mais aussi mon ego ainsi que mon besoin d’être aimée, je me suis jetée dans cette relation sans la moindre prudence.

Rien n’était raisonnable, raisonné…  Mais à 20 ans, c’est justement ce qui m’attirait plus que ce qui me freinait.  J’ai fait fi de tous les avis, des conseils, et me suis donnée corps et âme à cette relation, persuadée que je le « sauverais ».

Corps et âme oui… Ça n’est pas qu’une expression.

Quatre mois plus tard, assise dans ma salle de bain, je tenais en main un test de grossesse. Quand la petite croix bleue s’est affichée, j’ai senti 10 années tomber sur moi d’un coup. Et 1000 angoisses monter instantanément.

De son côté, il était fou de joie. Le bébé aussi allait l’aider à sortir de toutes ses blessures et à construire sa vie, c’était évident !

Évident…

  • Lorsqu’il a recommencé à boire, c’était évident que c’était normal, il fallait lui laisser du temps.
  • Lorsqu’il sortait le soir – parfois pour toute la nuit – c’était évident que c’était normal, il n’avait pas connu de vie stable jusque là et avait donc besoin d’un espace de liberté.
  • Lorsqu’il se mettait en colère contre moi, c’était évident que c’était justifié, je le bousculais trop par mes attentes d’une vie de famille qu’il n’avait pas lui-même vécu.
  • Lorsqu’il m’a bousculée la première fois, c’était évident que ce n’était rien de grave, il avait juste un peu trop bu.
  • Lorsque ça s’est renouvelé, c’était évident que je devais le croire, le lendemain matin, quand il me suppliait de le pardonner et qu’il ne recommencerait plus jamais.
  • Lorsque ça s’est amplifié, c’était évident qu’il avait enfin compris qu’il devait vraiment se soigner.

Ces évidences, ces certitudes qui nous rassurent parfois, qui nous aident à ne pas creuser plus loin.

Les violences conjugales, c’est évident que ça n’arrive qu’aux autres ! Et pas dans ma famille, ni dans mon milieu ! Les femmes à qui cela arrive, c’est évident qu’elles manquent simplement de caractère.

C’est évident aussi qu’elles sont en partie responsables : si un homme te frappe , évidemment tu le quittes immédiatement !

Évidemment…

Je voudrais tant tordre le cou à toutes ces évidences. Réussir à vous dire ce qu’est l’emprise psychologique. Cet univers si particulier où l’on ne sait pas, non, où l’on ne sait plus rien.

On ne sait même plus ce que peut être une relation de couple « normale ». On ne sait même plus que ce qu’on vit, ce n’est PAS normal. Pas acceptable.

Je suis partie quand ma fille avait 8 mois.

Une nuit, alors qu’elle était malade, il est rentré, ivre, et a commencé à me prendre le bras pour le tordre. Elle était là, au milieu de « ça », pour la première fois.

C’est là que, tout à coup, j’ai su. Su que pour elle, je ne pouvais pas, je ne devais pas accepter cela.

Ce n’est même pas pour moi que je suis partie : il avait détruit trop de choses en moi.

Je suis partie pour elle : pour qu’elle ne puisse jamais croire que c’était ça la vie d’une femme, la vie d’un couple, la vie d’une famille.

Nous sommes parties, nous avons déménagé dans une autre ville. Ça a été long, très long. Une psychologue m’a dit un jour qu’il fallait autant d’années de « restauration intérieure » qu’il y a eu d’années d’emprise.

Aujourd’hui, il m’arrive encore d’être surprise par mon bonheur.

Par la vie que j’ai aujourd’hui. J’ai rencontré un fabuleux vraiment fabuleux qui m’a fait redécouvrir la beauté de la vie de couple, qui a été patient, m’a laissé le temps d’oser refaire confiance, de me laisser aimer.

Il aime ma fille comme la sienne, comme nos trois autres filles. Elle, parle de « mon papa qui m’a fait cadeau de la vie » et de « mon papa qui fait grandir la vie qui est en moi ». C’est une psychologue qui a trouvé cette jolie phrase, un beau cadeau que nous avons gardé !

Elle n’a presque pas revu ce père qui lui a fait cadeau de la vie. Il y aurait tant à raconter. Les avocats, les juges, les policiers… ceux qui sont à l’écoute, mais aussi ceux qui semblent ne pas comprendre, ne pas croire…

Il y a eu ce jour où j’ai cru ne jamais la revoir, parce qu’il s’est jeté sur moi dans la rue, m’a mise à terre et a commencé à partir avec la poussette.

Il y a eu tant d’étapes douloureuses, compliquées.

J’ai mis au moins cinq ans à me débarrasser de la peur de le voir surgir au coin d’une rue.

Il est mort d’une overdose il y a deux ans, alors que nous étions sans nouvelles de lui depuis quatre ans. Nous avons beaucoup accompagné notre fille, mon mari et moi, pour l’aider à traverser tout ça.

Elle aura 10 ans dans quelques mois, et du haut de ses 10 ans, quel chemin de vie elle a déjà parcouru ! Une vie bien sombre au début, et pourtant, si vous saviez quelle vie, quelle gaieté, quelle force elle porte en elle.

Elle est lumineuse !

Parfois, au cœur de mon bonheur – qui n’est pas un bonheur idéal, juste un bonheur fait du véritable amour où chacun se respecte ! -, j’ai des sursauts d’angoisse.

Je pense à toutes ces fabuleuses qui vivent encore tout ça, en ce moment même. Je pense à ce qu’elles traversent, à ce qu’elles subissent, à ce qu’elles ressentent.

J’ai parfois ce sentiment d’être une « rescapée » :

  • Pourquoi ai-je réussi à partir ?
  • Et si je n’étais pas partie ?

Et je pense à celles qui ne sont pas encore parties. J’aimerais leur parler…

J’aimerais te parler.

Toi, la fabuleuse, qui caches si bien à toute ta famille, à tous tes proches, tes blessures visibles et invisibles.

Toi, la fabuleuse, qui ne t’autorises d’ailleurs même plus à les regarder, à les sentir, ces blessures.

Toi, la fabuleuse, qui portes si courageusement ta vie et celles de tes enfants à bout de bras.

Toi, que les gens remplis de certitudes imaginent faible parce que tu restes avec un homme violent. Je sais toute la force que tu as en toi, rien que pour rester debout.

Toi, la fabuleuse, qui te remets sans cesse en question, cherchant à trouver dans tes défauts, dans tes fragilités, les raisons objectives de la violence de ton homme.

Toi, la fabuleuse, qui culpabilises de tout ça : d’être responsable de cette violence (c’est faux !), de l’accepter, de rester, de faire vivre ça à tes enfants.

Toi, la fabuleuse, qui culpabilises même peut-être de penser que tu vis des violences conjugales.

“Après tout, ça ne va pas si loin que ça… Les femmes battues, c’est seulement celles qui sont rouées de coups tous les jours. Là, il m’a juste plaqué contre le mur… Là, il m’a juste giflé… Là, il m’a juste serré la gorge…”

Toi, la fabuleuse, qui ne peux pas croire ce que disent les associations : les violences sont toujours de plus en plus fortes.

Toi, la fabuleuse, qui ne veux même pas penser à ce que pourrait être une autre vie. Parce que pour vivre cette vie, il y aurait d’abord des étapes qui font si peur.

Toi, la fabuleuse, qui entends que d’autres y ont perdu la vie…

Toi, la fabuleuse, qui aimes malgré tout ton homme. Toi qui sais qu’il y a de si belles choses en lui, et qui aimerais tant qu’il arrive à s’en sortir.

Je voudrais te dire que tu es réellement FABULEUSE.

Que ce n’est pas juste un mot. Que tu es précieuse. Que tu es unique. Et que tu es digne d’être aimée et respectée.

Je voudrais te dire que tu n’es pas responsable. Aucun reproche fait, aucun oubli, aucune situation ne justifient jamais qu’un homme s’en prenne physiquement à une femme.

Je voudrais te dire que tu as le droit d’aimer cette autre partie de lui, qui est toujours belle. Mais qu’il a besoin d’être accompagné, soigné. Et que tu ne pourras pas le faire pour lui.

Je voudrais te dire que tu ne dois pas avoir peur des associations. Que tu peux les appeler (avec un autre téléphone si tu veux, sans dire à la personne qui te le prête quel appel tu veux passer).

Je voudrais te dire que je sais que tu ne vois pas ce que ça pourrait bien changer. Mais je voudrais te dire que c’est un premier pas. Et qu’un long chemin commence toujours par un premier pas.

Je voudrais te dire qu’aujourd’hui tu n’es sans doute pas en mesure d’imaginer, de croire à ce qu’il pourrait y avoir au bout de ce long chemin, mais que pourtant, crois-moi, ça vaut tellement le coup de le parcourir !

Je voudrais te dire qu’avec toute la force que tu as eue jusqu’à aujourd’hui, je sais que tu as en toi la force de le prendre, ce chemin.

Même si toi, tu ne sais même plus quelle force tu as en toi.

Je voudrais te dire que tes enfants ont eux aussi des immenses ressources pour parcourir ce chemin avec toi.

Je voudrais te dire que tu es fabuleuse, que ce n’est pas juste un mot, et que tu ne dois pas te résigner. Tu es digne d’être aimée et d’être protégée de cette violence.

Ce témoignage nous a été envoyé par une fabuleuse maman :“J.”



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