Maud Jan-Ailleret : “Donner la vie relève d’un mystère presque entier” - Fabuleuses Au Foyer
Vie de famille

Maud Jan-Ailleret : “Donner la vie relève d’un mystère presque entier”

Anna Latron 22 octobre 2019
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Dans son livre« Donne-moi des fils ou je meurs », paru récemment aux éditions Grasset, Maud Jan-Ailleret aborde un sujet douloureux et souvent tabou : les fausses-couches et la mort in-utero. Conversation avec une trentenaire pétillante, qui ne cache rien de son combat pour devenir mère.

Maud, qui êtes-vous ?

J’ai 37 ans, je suis mariée depuis 12 ans et nous avons 2 garçons, âgés de 9 ans et 7 ans…et j’attends un autre petit garçon pour le mois de mars !  Cette onzième grossesse, je la considère comme un petit miracle, lié selon moi à l’acceptation de mon impuissance totale vers laquelle la publication récente de mon livre m’a notamment conduite.

J’ai vraiment accepté mon impuissance face à la maternité et j’ai notamment arrêté de nourrir des rêves d’une famille nombreuse, en me concentrant sur la chance que j’avais déjà d’avoir deux enfants et sur d’autres projets qui me tenaient particulièrement à cœur, comme celui de ce roman.

Cette “impuissance” dont vous parlez, elle est liée à une pathologie particulière qui cause de nombreuses fausses couches…

Je tombe facilement enceinte, mais beaucoup de grossesses ne vont pas à leur terme : ainsi, avant d’avoir notre fils aîné, j’ai fait trois fausses couches. Les examens ont révélé que je suis porteuse d’une anomalie génétique, appelée translocation roberstonnienne équilibrée, provoquée par la fusion de deux 2 chromosomes particuliers. Cela peut causer des fausses couches et des morts in-utero. Cette pathologie peut être transmise sur plusieurs générations sans que personne ne la découvre. Dans ma famille, il n’y a d’ailleurs pas de fratries très nombreuses, sans qu’on sache vraiment pourquoi ; la raison, on l’a découverte plus tard, avec cette translocation…

Ce fut un vrai choc car fonder une famille était mon plus grand rêve ;  de plus, je me sentais profondément coupable car “j’empêchais” en quelque sorte mon mari de réaliser son rêve d’une famille nombreuse.

Dans votre livre, vous racontez l’histoire de Laure, atteinte de la même pathologie. Pourquoi avoir choisi le roman plutôt que le témoignage ?

Je voulais un récit plus universel, qui prenne en compte l’histoire de nombreuses femmes ayant vécu la même chose que moi et avec qui j’ai échangé pendant la rédaction de mon livre.

J’avais aussi envie de pousser plus loin certains comportements, que nous n’avons pas forcément eus ou que nous ne nous sommes pas permis dans la vraie vie. Par exemple, à un moment donné, Laure a une réaction carrément violente lorsqu’une de ses amies lui annonce qu’elle est enceinte alors qu’elle-même vient de faire une énième fausse couche.

Enfin, je voulais que ce livre soit une histoire avant tout d’amour pour qu’elle puisse parler au plus grand nombre, sans tomber dans le voyeurisme, le larmoyant ou le pathos.

Le couple, comment peut-il surmonter une telle épreuve ?

Quand j’ai commencé à écrire, je me demandais pourquoi la majorité des couples ayant traversé cette épreuve finissaient par se séparer. Je voulais comprendre certains mécanismes. Dans le livre, les héros passent par des moments très durs, ils tombent, ils se séparent temporairement…

Nous n’avons pas vécu cela. Dans notre épreuve, le caractère de mon mari a beaucoup aidé : il a une forme de confiance dans la vie et d’espérance inébranlables ! Nous avons aussi toujours eu à coeur de garder des projets en commun et de les mener encore plus à fond. Au final, ces dix années chaotiques pour fonder une famille nous ont profondément liés : cette maternité contrariée et la perte de nos petits nous ont plus que jamais soudés. Nous avons aussi accepté de nous faire accompagner à certains moments.

Et les médecins, que vous ont-ils dit quant aux possibilités de mener une grossesse à terme ?

Certains médecins nous ont dit que nous ne pourrions jamais avoir d’enfant sans aide médicale poussée (FIV avec tri d’embryons)… D’autres nous ont dit que c’était une “loterie” : 40% de risque de fausse couche ou de mort in-utero et 60% de chance d’avoir un enfant viable… On s’est posé beaucoup de questions, notamment celle de l’adoption. C’est à ce moment-là que j’ai attendu mon premier enfant. Après la naissance de mon second, qui est arrivé assez vite après, nous avions l’impression que la nature nous aidait et voulions continuer et agrandir encore la famille, puisque la vie semblait nous sourire. J’ai alors vécu l’enfer des morts in-utero qui surviennent plus tardivement que des fausses-couches.

Ce fut très lourd. Je pense qu’il y a eu une forme d’acharnement de ma part, mais je vivais vraiment mal l’idée de ce corps qui portait la mort, je voulais continuer malgré tout ! Mon mari, lui, avait accepté l’idée que nous n’aurions pas d’autres enfants, mais moi j’avais trop de mal… Quelque part, je voulais aussi « réparer » le fait qu’il n’y a que très peu d’enfants au-dessus de moi dans ma famille.

Et puis, j’ai fini par lâcher avec le livre ; pour moi c’était super dur, ça ne me correspondait pas du tout. Avec le recul, je peux oser dire qu’il n’y a pas eu que du négatif dans cette affaire…

Vous parlez ici d’une forme d’acceptation ?

Oui, accepter mes propres limites, mais aussi mes envies profondes. J’ai grandi dans une famille assez élitiste, où on doit “cocher” toutes les cases. Du coup, j’ai fait une grande école avant de commencer à travailler dans une entreprise de conseil, mais ça ne me correspondait pas. Au moment où nous essayions d’avoir notre premier enfant, j’ai décidé de changer totalement de domaine et je me suis formée au théâtre en intégrant le cours Florent. J’ai donc lâché mon travail et monté ma propre structure en donnant des cours en communication interpersonnelle ou en accompagnant des étudiants en coaching. Je renouais avec ce qui m’animait et j’avais envie d’un métier qui avait du sens et qui faisait du bien !

Aujourd’hui, vous êtes chef d’entreprise…

Il y a cinq ans, j’ai cofondé une maison d’édition spécialisée en jeux de développement personnel, “les Boîtes de Comm” : des outils pour resserrer les lien au sein du couple, de la famille. Via nos jeux pensés avec des psychologues ou des coach, on prône le parler vrai et le rire, on se parle vraiment les yeux dans les yeux, on renforce notre complicité ! Nous avons élargi notre gamme depuis, en créant une boîte pour les enfants à partir de 4 ans, pour les équipes au sein de l’entreprise mais aussi pour le mariage civil ! Cette entreprise me permet vraiment de remettre du sens dans ce que je fais en semant des graines dans les couples, dans les familles et dans les entreprises.

Comment avez-vous abordé avec vos deux garçons les épreuves que vous avez rencontrées pour donner la vie ?

Au départ, à l’aîné, nous n’avons rien dit : il était là et on n’allait pas revenir sur un passé douloureux. Quand il a eu 2 ans et demi, c’était un petit garçon adorable mais qui avait des difficultés alimentaires. Une psychologue nous a conseillé de lui dire, de lui raconter ce que j’avais vécu avant de l’attendre. Ça a débloqué tellement de choses ! À partir de là, on a décidé de ne rien leur cacher, tout en choisissant nos mots, bien entendu : même s’il y a beaucoup de joie à la maison, on ne leur cache pas les difficultés.

Comment se détacher de ce désir de maternité lorsqu’il devient obsession ?

Ce fut une obsession pour moi pendant longtemps. Ne pas devenir mère, je le voyais comme un échec honteux. Cette épreuve est venue m’éprouver là où je ne pouvais rien maîtriser : accepter de lâcher, de ne pas “réussir” à être maman comme tout le monde. Ça me bouffait, ce désir de perfection, au fond… C’est donc une vraie leçon d’humilité et d’acceptation de mes limites.

Quelle attitude adopter face à un couple éprouvé par des maternités contrariées ?

C’est souvent délicat d’aborder pour les proches ce sujet avec les personnes concernées. Mais cette forme de pudeur est terrible pour ceux qui vivent ce type d’épreuves. Bien sûr, avoir la bonne attitude quand on est face à quelqu’un qui souffre est très compliqué. Hormis une main posée sur l’épaule, une parole délicate, un baiser un peu plus appuyé sur une joue, on n’a pas grand chose à offrir ou à dire… mais c’est déjà pas mal, en fait ! Nous sommes de simples humains, on peut partager une peine, pas une souffrance, mais on peut être là, dans ce partage, de cœur à cœur et dans la bienveillance.

Que diriez-vous à une maman qui traverse ce genre d’épreuve ?

À l’époque où nous perdions tous nos petits, j’avais beaucoup de mal quand on me disait que la vie réservait des surprises : dans certains cas, on n’est pas à même d’entendre ce genre de parole ! Alors, je lui dirais qu’on a le droit de pleurer, d’être en colère…qu’il y a une vrai travail de deuil et d’acceptation à faire, qu’on a le droit d’être triste, qu’on a le droit de ne pas envie de voir certaines personnes. Il faut laisser couler les larmes : ça nettoie, les larmes !

Je lui dirais aussi qu’il peut toujours se passer de belles choses, comme c’est le cas pour nous avec ce petit troisième (bien sûr, tant que nous ne pouvons le serrer dans nos bras, nous restons un peu inquiets, mais nous sommes sidérés par cette vie qui triomphe !). Donner la vie relève d’un mystère presque entier.

Donne-moi des fils ou je meurs, Maud Jan-Ailleret, Grasset, 208 p., 18€.

Livre Maud JA FF



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Cet article a été écrit par :
Anna Latron

Journaliste de formation, Anna Latron collabore à plusieurs magazines, sites et radios avant de devenir rédactrice en chef du site Fabuleuses au foyer et collaboratrice d’Hélène Bonhomme au sein du programme de formation continue Le Village. Mariée à son Fabuleux depuis 10 ans, elle est la maman de deux garçons dont Alexis, atteint d’un trouble du spectre de l’autisme.

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