Le trou noir du linge sale - Fabuleuses Au Foyer
Vie de famille

Le trou noir du linge sale

Agathe Portail 19 septembre 2021
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Lorsque nous avons fait construire l’extension de notre maison, nous avons eu cette idée formidable : créer un « tube » qui fait communiquer notre salle de bain et le sous sol, deux étages plus bas. Grâce à cette invention révolutionnaire, le linge sale descend tout seul de l’étage des chambres à celui des machines. Pendant un temps, tout a fonctionné à merveille, la trappe magique était soigneusement tenue secrète pour éviter que mon marcassin de 6 ans, n’y jette l’une de ses sœurs.

Puis, les enfants grandissant (le plus grand allait avoir 9 ans), j’ai décidé de les responsabiliser et de les impliquer dans cette tâche Ô combien répétitive de la gestion du linge.

Malheur à moi.

Le tas de linge sale au sous sol est devenu montagne et j’ai rapidement compris pourquoi. 

Les enfants ? Vous rangez votre chambre s’il vous plaît ?

– OK !, répond mon chat.

OK !, répond mon marcassin.

OK !, répond ma licorne multicolore.

OK !, répond ma lionne.

J’aurais dû me méfier…

Trois minutes plus tard, les chambres étaient nickel ou presque :

Jouets poussés sous les lits et derrière les rideaux, vêtements jetés par la trappe magique. Charge à moi de trier le tas au sous sol et de remonter en éructant ce qui n’avait rien à faire au sous-sol. 

Ça ! C’est propre ! 

Oui, mais comme il était déplié je ne savais plus ou le mettre.

Ça ! C’est propre aussi !

– Oui, mais il a un trou, alors…

– Alors tu crois que la machine à laver va réparer le trou d’un vêtement propre ? Et ça, c’est une chaussette ? Non, c’est un livre !

La trappe magique était devenue le trou noir par lequel disparaissait toute chose qui faisait désordre.

En voulant responsabiliser mes grands, j’avais mis le doigt sur ce qu’est pour eux le cycle du linge : un néant absolu, un processus magique ne nécessitant aucune intervention. 

La portée symbolique du tube digestif

Ce tube de six mètres de long que mes enfants ont pris pour un passage secret vers le cosmos est en réalité un tube digestif des plus classiques. Ce qui entre par la bouche-trappe est ensuite digéré dans les règles de l’art : tri par couleur et fragilité, lavage, séchage, pliage et rangement pour que tout recommence.

Le tout à l’abri des regards. L’aveuglement bien commode de mes enfants et de mon mari quant à l’énergie déployée pour que le linge leur revienne propre et plié a fait naître en moi une aigreur difficile à contenir. Une aigreur d’estomac (ah ah). J’ai bien tenté de les éduquer au trajet réel du linge dans cette maison une fois la trappe magique refermée, espérant qu’ils modèreraient ainsi leur ardeur à jeter tout et n’importe quoi par ce fichu trou, mais rien à faire.

Mon agacement et même mon désespoir face à la pile toujours plus haute de vêtements en vrac ne les a pas tellement émus, exception faite de mon mari qui n’ose plus rien jeter au sale. Résultat je dois renifler ses chemises pour faire un tri olfactif. 

Le trou noir était en passe de m’engloutir moi aussi.

L’appareil digestif malmené frôlait l’indigestion et l’amertume qui m’envahissait face à l’avalanche de trucs et de bidules tombés du ciel infusait sournoisement dans toute la famille. 

Régime sec

Un soir dans mon lit, alors que dans ma tête tournait cette question imbécile et sans réponse — « Mais comment font-elles ? » —, j’ai réalisé que ce tube de linge sale en surchauffe, c’était un peu moi.

Moi qui tentais par tous les moyens d’engloutir et de digérer chaque élément de notre vie de famille :

Informations, émotions, dates, menus, solution de garde pour les poules, fleurs à envoyer pour la fête des mères, horaires, petits et grands chagrins, idées de cadeau d’anniversaire, solutions pour faire entrer dans la voiture six sacs de voyage, une canne à pêche, douze BD, un lit parapluie en plus des cadeaux de Noël…

J’étais devenue moi aussi un grand fourre-tout, usant mon estomac-cerveau à malaxer des détails qui avaient autant leur place parmi mes préoccupations que des petites voitures dans le tas de linge sale. A force de vouloir tout absorber pour ne rien laisser hors de mon champ d’intervention, je traitais sans distinction l’important et l’accessoire, l’utile et l’inutile.

La charge mentale était devenue la décharge mentale.

Comment sortir de cette crise de foie généralisée ? Par le régime sec. Pour mon tube à linge sale comme pour mon cerveau en fusion. 

Rééquilibrage

Aujourd’hui, après un grand lâcher prise total qui a surpris tout le monde, ne rentre dans mon « tube digestif » que ce qui a fondamentalement besoin de mon implication. J’ai cessé d’apposer mon sceau sur chaque aspect de notre vie de famille.

  • Je ne m’occupe pas la location de notre semaine de vacances parce que c’est mon mari qui gère, ni des leçons car j’ai mis les enfants en étude dirigée.
  • J’ignore les menus de la cantine : si les enfants mangent deux fois des carottes, je pense qu’ils s’en remettront… etc.
  • Maintenant que mon champ d’action est circonscrit, je peux dégager un temps certain pour faire d’autres choses qui produisent beaucoup plus de joie dans la maison ! Jouer à la Bonne Paye par exemple.

Quant au linge, les enfants s’occupent uniquement de leurs chaussettes et slips, parce que c’est quand même une petite joie pour eux que d’utiliser la trappe magique. La pile est trois fois moins haute, j’ai en revanche multiplié les tris visuels et olfactifs parmi les t-shirts en boule et les bermudas froissés (on ne peut pas tout avoir). Un jour, ils seront assez grands pour s’atteler efficacement à cette tâche.

J’attends en embuscade, une tisane ‘Digestion facile’ à portée de main.



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Cet article a été écrit par :
Agathe Portail

Maman de 4 enfants (très) rapprochés et girondine d'adoption, Agathe Portail écrit des polars publiés chez Calmann Levy et des histoires jeunesse pour la Fabrique à histoires de Lunii. 
https://calmann-levy.fr/auteur/agathe-portail

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