HB-PSY

Le petit grain de folie des mamans

Parfois, pour rire (ça doit être de l’humour de psy), je m’imagine un dialogue entre un psychiatre et une maman. Et je ris… je m’imagine le docteur d’un certain âge cocher des listes de symptômes qui n’en finissent pas, sauter d’un diagnostic à l’autre dans sa tête, compter les années de thérapie nécessaires pour traiter tout cela et désespérer, jusqu’à ce que… attendez, imaginez avec moi.

Il dirait poliment : « Bonjour Madame, je vous en prie, installez-vous donc » et il noterait dans son carnet : « J’accueille madame Y., son regard est vide, ses lunettes sales, les cernes sont marquées, les cheveux sont lavés mais pas séchés, sur la joue gauche on constate une grosse griffure, les vêtements ne sont ni propres ni ajustés de manière correcte, sur l’épaule droite je peux distinguer une substance gluante transparente dessinant de longues traces jusqu’au bord du décolleté. »

Il demanderait gentiment, en parlant fort et en articulant bien : « Madame, permettez-moi de vous poser quelques questions ».

Elle répondrait : « Tout ce que vous voudrez, tant que je peux rester assise un instant. »

Lui : « Entendez-vous des voix ? »

Elle : « Oui, tout le temps. »

Lui : « La nuit aussi ? »

Elle : « Oui, tout le temps. »

Lui : « Avez-vous l’impression que les voix veulent que vous fassiez quelque chose en particulier, vous donnent-elles des ordres ? »

Elle soupire : « Oui, beaucoup, tout le temps, ça n’arrête jamais. »

Lui (merde là on est dans la psychose pure) :

« Ressentez-vous une perte de liberté ? Vous sentez-vous persécutée ? Suivie ? Observée ? »

Elle rit jaune : « Oui, partout et tout le temps, ils me poursuivent même dans les endroits les plus intimes, je les entends derrière la porte des toilettes ».

Lui : « Vous arrive-t-il d’avoir des propos incohérents ? Votre entourage vous fait-il des remarques sur votre manque de suite dans les idées ? »

Elle renifle : « les gens me regardent souvent de travers, surtout quand je dis des choses comme :

  • ‘ressors du lave-vaisselle,
  • ne mets pas ça sur ta tête,
  • j’ai trouvé une paire de ciseaux dans le tiroir de mes chaussettes,
  • c’était pas des crottes mais des raisins secs par terre
  • ou encore : j’ai trouvé une culotte de barbie dans mon portefeuille’.

J’ai l’impression que personne ne me comprend. »

Lui (qui intérieurement fait la liste des médicaments qui pourraient aider) : « Madame, parlez-moi de votre capacité de concentration. Parvenez-vous à terminer les projets que vous commencez ? »

Elle ferme les yeux et visualise, une à une, le pièces de sa maison.

Son regard s’arrête sur le tableau d’affichage près du téléphone, une panique l’envahit, elle ouvre les yeux et crie visiblement angoissée : « Non docteur, rien, jamais, rien de fini, toujours de nouveau, les piles ne diminuent pas, je cours, je cours et le but s’éloigne, je refais sans cesse les mêmes gestes mais rien ne change… »

Il lui donne un verre d’eau, le problème est bien plus important qu’il l’avait imaginé. Pour sûr, il faut envisager la possibilité de présence de tocs, d’angoisses et de troubles de la concentration. Il faut ratisser plus large : « Comment sont vos nuits ? Pouvez-vous dormir d’une seule traite de 6 à 8 heures par nuit ? Et votre appétit ? Prenez-vous le temps de manger 3 repas par jour, au calme en étant assise ?

Et dernière question : comment est votre libido ? »

Elle avale de travers et entre deux quintes de toux, s’interroge : «Dormir, manger ??? Tranquille ? Assez ? Au calme ? Et ma libido, vous voulez dire mes envies… je veux juste la PAIX, docteur. »

Il s’étonne de tant d’agressivité d’un seul coup. Aurait-il à faire à une personne instable, soumise à ses impulsions ? Il se risque à un timide :

« Avez-vous des envies de meurtre parfois ? Ou tout simplement des pulsions auxquelles vous ne pouvez résister ? »

Elle rit, elle ne répond pas tout haut mais dans sa tête elle entend : « Oh oui des envies de meurtre et de tout planter là entre la répétition de danse et la bibliothèque qui réclament encore 3 livres et demi non rendus depuis 3 ans ».

Il tente de cacher son inquiétude.

Dans sa tête, il navigue d’une catégorie à l’autre du manuel de psychopathologie… manquerait plus qu’un profil de dépendance à un quelconque drogue. Il en perd son latin, il n’a jamais vu un cas si complexe, on dirait que cette dame traverse une phase d’intense perte de contact avec la réalité. Ce sera la dernière de ses questions, il s’y aventure :

« Madame, vous arrive-t-il de chercher frénétiquement une substance à consommer au plus vite et de préférence en cachette, peu importe le moment de la journée ? »

Elle penche la tête, ses lèvres marquent un sourire gêné et elle murmure : « J’avais tout caché dans l’armoire pour qu’ils n’en mangent pas trop d’un coup, et deux jours après que le grand Saint soit passé, Max m’a demandé de lui sortir un de ses chocolats, j’ai ouvert le placard et là… PLUS RIEN. Docteur, j’avais, sans le réaliser, mangé toutes les sucreries, toute seule, en 48h … c’est pour ça que je vous consulte ce matin. Est-ce grave docteur ? »

Il bégaye : « … Vous avez des enfants ? »

Elle opine du chef : « Oui, docteur 3, entre 6 mois et 5 ans. »

Il la regarde sortir de son sac à main :

  • une tétine
  • des mouchoirs sales
  • un livre
  • des chaussettes
  • des élastiques
  • 3 playmobils
  • des bonbons
  • puis enfin son portefeuille qu’elle ouvre (en laissant tomber 4 tickets de caisse sur le sol)
  • et lui montre la photo de 3 lutins riant aux éclats, le visage barbouillé de glace.

Elle lève les yeux, écrase une larme, murmure :

« J’ai l’impression d’être folle docteur, j’en peux plus ».

Il pose son carnet de notes sur son bureau, prend son cahier d’ordonnances, il s’assied près d’elle et lui dit en souriant : « je vous prescris :

  • du chocolat,
  • des promenades sous la pluie,
  • des films de Noël en été,
  • une grasse matinée de temps en temps,
  • beaucoup d’humour,
  • un calendrier plein de blagues idiotes dans les WC,
  • et de temps en temps de crier des gros mots dans la nature et s’autoriser une grosse crise de larmes sous la couette quand tout craque,
  • mais surtout, revenez me voir quand ils seront sortis du nid… Vous verrez, les journées sont longues mais les années passent vite et les plus belles mamans ont toutes un petit grain de folie,

un fabuleux petit grain de folie.

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 rebeccaD’origine belge, Rebecca est installée en Allemagne avec son mari et ses trois filles. Psychologue indépendante et mère au foyer pleine d’entrain, elle garde de ses études en psychologie positive un regard bienveillant sur la femme et la famille. Après avoir accompagné de nombreuses personnes handicapées, Rebecca est aujourd’hui la maman adoptive d’une petite fille porteuse de trisomie 21.  Découvrir le site de Rebecca (en allemand).

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  • Aurélie

    Très joli texte, merci 🙂

  • Lorraine Tierny

    C est tellement vrai ! Merci rebecca pour ce billet qui m a fait beaucoup rire !

  • Sabrata DM

    J’adore j’ai les même symptômes…. Je vais prendre la même prescription 😂

  • Torhia

    Mais que ce texte est beau <3

  • Rebecca Dernelle-Fischer

    ah ben moi aussi! 😀 gros bisous!

  • Rebecca Dernelle-Fischer

    Avec joie Lorraine, mais alors avec joie!!!!

  • Rebecca Dernelle-Fischer

    merci…. gros bisous, Rebecca