La parabole du gras de saucisson - Fabuleuses Au Foyer
Dans ma tête

La parabole du gras de saucisson

Agathe Portail 31 mai 2022
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Tu la connais, chère Fabuleuse, cette sensation exaspérante de garder entre deux molaires un petit bout de gras de saucisson qui t’agace la langue. Ça marche aussi avec la peau des Granny Smith et les tripes à la mode de Caen. Je ne consomme pas d’anneaux de calamars mais je suis prête à parier que ça se coince pas mal non plus. Bien entendu, tu t’aperçois de ce phénomène une fois que tu es revenue t’asseoir à ton bureau, ou à tout autre endroit public où le fait de se curer les dents avec l’ongle de l’auriculaire n’est pas particulièrement bien vu. 

Te voilà donc à faire bonne figure tout en t’acharnant sournoisement de la pointe de la langue sur le résidu alimentaire qui s’agrippe.

Non seulement tu ne parviens pas à le déloger, on n’a jamais vu une langue faire le boulot d’un cure-dents aussi bien qu’un cure-dents, mais en plus, à force de frictions, ta langue commence à s’abîmer et toi, tu insistes, jusqu’à te mettre la muqueuse à vif. 

Comme par hasard, c’est toujours, toujours au même endroit que ce truc se loge. Pile dans la fêlure. 

Qu’est ce que ça peut bien vouloir dire de toi, de moi, de nous, cette histoire de bout de saucisson ? Mais tellement de choses ! 

Premièrement :

Alors que toutes, nous avons déjà été confrontées à ce problème exaspérant, nous continuons à garder un visage neutre, bouche hermétiquement fermée pour ne rien laisser transparaître. Alors que nous pourrions avec humour (tout en restant classe, hein) partager nos déboires buccaux et donc nos super techniques pour nous en sortir, nous préférons souffrir en silence derrière un masque impassible.

Est-ce que ça ne serait pas un petit peu révélateur de notre manière d’aborder les difficultés de la vie ? Parce qu’ils nous semblent déshonorants, nos petits soucis sont gardés bien à l’abri des regards et des oreilles. Parce que ce n’est pas le bon moment d’en parler, parce que ça n’intéresse personne, parce que tu veux conserver un minimum de dignité, parce que ça casse ton image de mère-qui-gère, parce que tu es forcément la seule à qui tous ces trucs pourris arrivent… Sauf que tout garder planqué te demande une énergie que tu ne consacres pas à la résolution du problème. Et que ça entretient chez chacune l’illusion qu’elle est la seule à galérer. Bref, ça n’est pas très constructif, finalement.

Deuxièmement :

Cette obstination à revenir de manière obsessionnelle sur ce détail agaçant ne ressemblerait-il pas à ta légère tendance à ruminer au sujet de broutilles ? Parce qu’après tout, qu’est ce qu’un bout de saucisson, dans une vie ? Tellement peu, tellement rien qui soit digne d’intérêt ! En termes d’importance, le bout de saucisson est à peu près au même niveau que :

  • La remarque perfide de la présidente de l’APEL sur le fait que tu ne t’impliques jamais dans l’organisation de la kermesse

  • La tartine qui est tombée sur le carrelage côté confiture

  • Le SMS de ton fabuleux : « Ce soir je prends une bière avec Jojo », alors que tu avais annoncé que ce soir, vous vous occupiez du joint de la baignoire

Sur l’échelle des catastrophes, on est au niveau 0.5 sur 100, et pourtant, qu’est ce que ça t’occupe l’esprit !

Troisièmement :

Plutôt que de te lever et d’aller chercher un truc qui puisse servir de cure-dents, tu préfères t’obstiner à utiliser le mauvais outil, jusqu’à te blesser durablement. Une fois que tu auras réussi à te débarrasser de ce foutu bout de gras, tu auras encore la langue en feu pour un bon moment. Finalement, le dommage collatéral de ce petit problème ridicule est plus important que la difficulté de départ. Ton thé va te brûler à cet endroit-là, tu vas te mordre en croquant dans ta tartine ou te couper en suçant ta Chupa Chups, bref tu viens de te créer un défaut dans la cuirasse et c’est par là que la mocheté du quotidien va t’attaquer inlassablement. 

Et enfin :

Le fait que ce bout de gras trouve sa place systématiquement au même endroit fait-il écho en toi à ces zones de vulnérabilité que certains savent trouver avec une finesse diabolique ?

Tu sais, quand ton fils te regarde l’air fataliste “C’est pas grave maman, je vais encore dire à la maîtresse que tu as oublié l’autorisation de sortie. Elle a l’habitude maintenant…”, ou quand ta mère te lâche “Eh oui, quand on travaille autant, on passe à côté des petites alertes que nous lancent nos enfants, c’est inévitable.”

Dans l’idéal, on aimerait combler ces fêlures pour ne plus être aussi facilement attaquable mais on peut tout simplement apprendre à composer avec. Se connaître suffisamment pour identifier les zones sensibles permet de se protéger en prenant du recul : je sais que je démarre au quart de tour sur ces sujets-là, méfiance…

Alors, chère Fabuleuse, si toi aussi tu as un bout de saucisson coincé dans les dents :

  • N’hésite pas à en parler, c’est pas glam, mais on n’est pas toujours glam dans la vie, et peut-être que quelqu’un aura un cure-dents sous la main. 

  • Essaie de revenir aux justes proportions : c’est anodin ? Ça vaut 5 secondes de ton temps. C’est un peu ennuyeux ? Allez, tu peux y consacrer 5 minutes. C’est grave ? Je suis sûre qu’en 5 heures, tu peux trouver une piste ou l’aide adéquate. C’est dramatique et sans solution ? Là, il faut juste laisser passer la vague parce que ce n’est ni une question de temps, ni une question d’outil.

  • N’attends pas avant d’aller chercher le bon outil. Coin de magazine, ongle d’orteil, mine de criterium, n’importe quoi te libèrera en quelques secondes. Ça ne vaut pas le coût de se faire mal à la langue.


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Cet article a été écrit par :
Agathe Portail

Maman de 4 enfants (très) rapprochés et girondine d'adoption, Agathe Portail écrit des polars publiés chez Calmann Levy et des histoires jeunesse pour la Fabrique à histoires de Lunii. 
https://calmann-levy.fr/auteur/agathe-portail

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