Ils ne veulent pas voir ce qui les dérange - Fabuleuses Au Foyer
Maman épuisée

Ils ne veulent pas voir ce qui les dérange

Une Fabuleuse Maman 14 février 2021
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La Fnac est surchauffée. J’ai depuis longtemps enlevé ma parka, entortillée avec écharpe et bonnet, que je porte sous le bras comme un paquetage de soldat. 

Je me sens lourde, déjà, et la file d’attente est longue. Nous avançons par petits à-coups, dans cette proximité imposée par les colimaçons de barrières en sangle rétractable. 

Je passe le temps en tripotant les porte-clés Pokémon qui jalonnent le parcours lorsque le type qui attend juste devant moi m’interpelle, un peu timide :

« Heu, vous êtes, heu… ? » De ses mains baguées de têtes de mort, il englobe un ventre rond imaginaire. « Vous êtes, heu… ?

Enceinte ?, je réponds pour l’encourager avec un sourire en hochant la tête.

Oui ? Passez devant ! » 

C’est un quadra, cheveux bruns en bataille et pas très nets. Deux ou trois piercings décorent son visage. Un t-shirt, qui devait être noir autrefois, dépasse de sa veste élimée en cuir clouté. Un rockeur. Il achète des bouquins. Malgré mes efforts discrets, je n’arrive pas à voir lesquels.

Je n’arrive pas, non plus, à passer devant lui.

C’est la première fois qu’on me le propose, manque d’habitude. Prise au dépourvu, je n’ose pas donner suite à cette faveur. «  Oh, c’est gentil, mais ça va aller, merci beaucoup. » Je suis rouge comme une tomate, mi-confuse, mi-attendrie. 

Le gars insiste : « Mais si, enfin ! Allez-y, passez devant ! » Je bafouille en me faufilant devant lui comme je peux avec mon gros ventre : « Bon, ben merci beaucoup… »

Puis, la voix enveloppée par l’émotion : « Je ne suis pas habituée, c’est ma troisième grossesse et vous êtes le premier à me céder la place… Merci, c’est vraiment sympa.

Mais non, enfin, c’est normal ! répond-il gentiment offusqué. Et puis, allez-y directement, aux caisses, c’est la moindre des choses, quand même ! »

C’est trop pour moi, je suis littéralement pétrifiée à l’idée de griller toute la file d’attente.

« Oh, j’ai l’impression que ça avance vite, mens-je une dernière fois mal assurée, ça va aller. Merci beaucoup en tout cas ! »

Le coup de grâce arrive d’une autre femme enceinte qui quitte les caisses. Elle a l’air très à l’aise dans son culot victorieux et me lance assez fort, en passant tout sourire : « Ne faites pas la queue, plantez-vous devant une caisse ! Ce monsieur-là m’a laissé passer, dit-elle lumineuse de reconnaissance en désignant du menton mon loubard. Du coup, je suis allée directement aux caisses. Faites pareil, passez sous la barrière ! » Elle file avant que je ne réponde.

Ça leur ferait plaisir à ces deux-là, que je passe sous cette barrière de sangle !

Mais je n’ose pas :

Je confonds être légitime et être mal élevée. Ce qui arrange tous les autres. Personne — ni les clients, ni les caissières — n’a perdu une miette des deux minutes qui viennent de s’écouler, mais tout le monde feint de n’avoir rien remarqué. Pas vu pas pris. La magie de Noël.

Lorsque je reprends mes esprits, le rockeur s’est résigné : il a fait tout ce qu’il pouvait. Il attend son tour, maintenant, juste derrière moi. 

Devant, une dame embijoutée m’ignore superbement. Manifestement, elle ne veut pas céder sa place. Ce n’est pas grave… Je considère la situation dans un flottement béat, emplie de reconnaissance pour ce type qui m’a laissée passer. Je me sens toute douce à l’intérieur.

Mon tour arrive finalement. Dans mon look bien sage, je paie Back in black d’AC/DC, que je veux offrir à mon père pour Noël. 

En partant, je cherche des yeux le rockeur, pour le remercier une dernière fois. Mais il a déjà quitté le magasin, sans que je le croise, happé par le jeu des caisses. Alors, une vague de regret m’éclate dans le cœur : je n’ai pas su honorer le geste de cet homme. J’aurais dû griller la file d’attente jusqu’au bout, comme il m’y enjoignait. 

Rapidement, je calcule : j’en suis à ma troisième grossesse, voilà bien un mois que ça se voit franchement. Si l’on ajoute mes deux grossesses précédentes, cela fait environ dix mois de ventre en avant, immanquable.

Je me souviens avoir fulminé intérieurement, pendant ces dix mois en pointillés, dans de nombreuses files de caisses, les reins fatigués et le teint pâle, parfois flanquée d’un ou deux bambins qui se tortillaient en réclamant les Mentos exposés en tête de gondole. 

Je me disais :

« Mais comment font-ils pour ne pas voir ce ventre ? Pour ignorer les écriteaux de caisse prioritaire Personnes handicapés et femmes enceintes ? Pour bafouer les règles les plus élémentaires de la courtoisie et de la solidarité ? Et les femmes, dans cette histoire, où sont-elles ? Pourquoi ne se montrent-elles pas plus solidaires avec leurs sœurs de peine ? Pensent-elles que l’élégance n’incombe qu’aux hommes ? Leur charge mentale les empêche-t-elle à ce point de lever le nez sur les autres ? »

Enceinte ou pas, cela faisait longtemps que je m’indignais de ces comportements grossiers et égoïstes : pas de cadeau pour les ventres ronds. Parfois, de mauvaise grâce, oui, pour les fauteuils roulants ; difficile, dans ce cas-là, de ne pas passer pour une raclure intégrale, trop voyant.

Mais les femmes enceintes ? Non, pas de cadeau.

Je me souviens aussi des propos d’une amie, que j’étais allée voir à Paris, alors que j’étais enceinte de sept mois bien tassés. Elle avait dû, à ma place parce que je n’osais pas, demander à longueur de journée aux gens — hommes ou femmes, jeunes et moins jeunes, riches ou pauvres — affalés dans les métros et les bus, de me céder la place sur de miteux strapontins. 

J’avais alors tenté : « Peut-être qu’ils ne voient pas ? 

Tu as raison, ils ne voient pas, mais parce qu’ils ne veulent pas voir, m’avait-elle répondu. Ils ne veulent pas voir ce qui les dérange : les clodos, les handicapés, les fous, les femmes enceintes… Voilà ce qu’il se disent tous. Toute honte est bue, c’est tout. L’élégance est en voie de disparition, ma chère. »

J’ai fini par faire mienne son analyse car c’est une évidence : on voit tous les SDF qui dorment par terre, parce qu’ils nous éclaboussent de leur misère abyssale ; on voit tous les femmes enceintes, parce qu’elles irradient, tout simplement.

On peut difficilement les louper.

Or, là, pour la première fois devant moi, un type s’était bien conduit. Malheureusement, je n’avais pas accueilli son geste à sa juste valeur. J’avais été incapable de remonter, reconnaissante et soulagée, la file des clients chargés de Smartphones dernier cri et de DVD en coffret.

Oh, ce regret qui grandit…

Kaïros, dieu de l’opportunité et de l’instant, est passé sans que je sache le retenir. Et je reste à la traîne, trimballant de nouveau ma bedaine en évitant comme je peux les indélicatesses de la foule pressée et obtuse.

C’est peut-être un peu bête, cette petite tristesse qui naît d’un détail du quotidien, mais cela me fait l’effet d’un vilain caillou dans la chaussure. Il faut bien l’admettre, il est des moments où l’on se montre vraiment incohérent, presque ingrat. Lorsqu’on se trouve désarmé, peut-être ? J’ai été désarmée de mon acrimonie diffuse et confortable et n’ai pas su réagir. 

En rejoignant le parking, je me demande, un rien anxieuse, si ce gars laissera passer d’autres futures mamans, si mon inertie n’aura pas eu raison de sa détermination pour la prochaine fois, pour une autre femme. 

  • Le midi même, une dame chic et pressée, mue par l’énergie de sa maturité mais ayant renoncé à toute délicatesse, me passe devant sans vergogne dans les toilettes du centre commercial. Elle ne s’excuse même pas lorsque je lui dis que je suis avant elle, et me considère avec une tête à claque sans dire un mot. Elle finit par se planter derrière moi de mauvaise grâce et me touche presque en m’envoyant son haleine de rouge à lèvre. Alors, je fredonne Highway to Hell pour me venger, car la dame n’a pas l’air du genre à apprécier AC/DC, pas assez bien élevée pour ça.
  • Le lendemain, c’est avec un chariot bien rempli que je m’insère dans une file de caisse, au supermarché du coin, dans ma campagne. Je me retrouve juste derrière un type qui patiente pendant que la caissière bavarde avec une cliente. Il a déjà posé son bazar sur le tapis roulant : une boîte de poisson pané, deux plaquettes de chocolat et un tube de dentifrice. À peu près tout ça…

Le manteau à peine entrouvert, mon ventre est visible, mais bien moins que d’autres fois, et le chariot cache un peu le tout.

Mais — incroyable ! — Kaïros repasse. Ce n’est pourtant vraiment pas son genre, c’est bien connu. Aujourd’hui, il a des allures de jeune agriculteur aux bottes boueuses. En un tour de main, celui-ci rassemble ses victuailles clairsemées et me dit, un brin bourru et sans manières, de passer devant lui. Il veut simplement que j’avance avec mon chariot plein, il n’est pas là pour faire du charme. 

Je me reprends les pieds dans le tapis :

Le gars n’a même pas une dizaine d’articles ; moi, dix fois plus ! Je suis sur le point de décliner. « Mais quelle cruche, me dis-je à temps, pense au rockeur, nom d’un chien ! »

Alors, je décide in extremis de lui faire honneur, à lui comme à tous les bons gars, les gentils, les courtois ; à toutes les personnes qui savent rester attentives et audacieuses quand la morosité ambiante conduit les autres à l’indifférence ou à la paresse d’âme. 

Je pousse mon charriot avec mon plus beau sourire en remerciant le jeune homme chaleureusement. Je lis dans ses yeux le plaisir et la tranquillité du devoir accompli.

Quant à moi, je découvre le bonheur de la gratitude simple.

Que cela fait du bien de prendre, sans tergiverser, la gentillesse que nous offrent les autres. Ce n’est pas facile, car nous ne sommes pas entraînées, mais que c’est doux d’accepter de l’aide.

Voilà ce que m’a appris le rockeur gentleman. 

Alors, au lieu d’entretenir mes regrets, je pense désormais à cet homme chaque fois que j’entends AC/DC. Je pense à lui, et à l’élégance qui a peut-être, finalement, des chances de s’en sortir.

Ce texte nous a été transmis par Amélie, fondatrice des Écouteuses



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