Hélène Gérin : « Le deuil périnatal est un deuil de l’avenir » - Fabuleuses Au Foyer
Vie de famille

Hélène Gérin : « Le deuil périnatal est un deuil de l’avenir »

Anna Latron 9 juin 2020
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Auteure du livre Dans ces moments-là, Hélène Gérin s’intéresse au deuil périnatal, c’est-à-dire au décès d’un bébé avant, pendant ou après la naissance de l’enfant. Elle veut accompagner les parents, les familles et les proches, en créant des ponts entre la souffrance des uns et la pudeur des autres.

Pouvez-vous vous présenter rapidement aux Fabuleuses ?

Française d’origine, je vis aux Etats-Unis depuis 4 ans, dans un éco-village près de la frontière canadienne. J’ai deux enfants de 6 et 9 ans.

J’ai eu plusieurs vies professionnelles : j’ai d’abord travaillé en entreprise, dans la communication, puis j’ai repris des études pour devenir thérapeute en kinésiologie.

Au fil de ma pratique en tant que thérapeute, j’ai accompagné toute une série de personnes. Des familles entières parfois, leurs amis, les amis de leurs amis… Et avec chacun d’eux, j’ai été émerveillée de voir tout ce qui pouvait se libérer quand le corps livrait sa vérité.

Comment vous êtes-vous intéressée au deuil périnatal ?

Au fil des années, le monde de la petite enfance prenait de plus en plus de place dans ma pratique. J’étais aussi devenue accompagnante à la naissance (doula), et là comme dans ma pratique de thérapeute, j’ai eu l’occasion d’accompagner plusieurs parents dont la grossesse se terminait avant terme. Le thème du deuil périnatal commençait à devenir fréquent.

Je voyais la douleur de ces parents, mais ce qui m’a frappée, c’était la douleur supplémentaire liée au manque de compréhension et de soutien de la part des proches. Cette “double peine” me paraissait inutile et cruelle. J’ai donc beaucoup écouté de parents, j’ai été voir des spécialistes, et puis j’ai aussi des amies qui ont été confrontées à cette épreuve.

Le deuil périnatal touche bien plus de monde qu’on peut le penser : les fausses couches, les IMG, les décès à la naissance, les morts foetales inexpliquées, les grossesses extra-utérines, la mort subite du nourrisson…

Pouvez-vous nous dire ce qu’est exactement le deuil périnatal ?

Le deuil périnatal concerne le décès d’un enfant survenu :

  • pendant la grossesse à partir de 22 semaines d’aménorrhée ;
  • autour de l’accouchement ;
  • jusqu’à une semaine de vie, après la naissance.

Dans mon livre je ne fais pas spécialement de distinction : pour des parents qui perdent un enfant à 9 jours de vie ou à 21 semaines d’aménorrhée, ça reste un deuil à part entière !

La douleur des parents ne se mesure pas en nombre de semaines, mais en fonction de la place que la vie de ce bébé avait prise dans le coeur des parents.

En quoi diffère-t-il d’un autre deuil ? Et en quoi est-il similaire ?

Le deuil périnatal a bien des spécificités : la principale, c’est que contrairement au deuil d’une personne plus âgée, le deuil périnatal est un deuil de l’avenir, pas un deuil du passé. Il n’y a pas de possibilité de partager des souvenirs de la personne disparue avec d’autres, pas d’histoire à partager.

C’est un deuil d’espoir, d’anticipation, d’avenir.

Les états restent les mêmes qu’un autre deuil : la colère, le déni, l’acceptation… mais il y a cette spécificité qui fait que les proches ont rarement vu le bébé, peut-être ne connaissent-ils pas même son prénom. Souvent, ils se sentent démunis et c’est alors que le silence s’installe. Pourtant, le silence est pire que tout.

C’est pour lutter contre ce silence que vous avez écrit ce livre ?

Mon livre propose une rencontre autour du deuil périnatal, entre les parents et l’entourage. Mon objectif, c’est bien de créer un pont entre les parents et les proches, leur donner des pistes pour se rencontrer. Un deuil est une expérience personnelle, mais qui se vit au contact des autres : la famille élargie, l’entourage amical, les collègues. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment on peut entrer en relation, comment ne pas s’enfuir ni s’isoler.

De quoi a besoin un parent endeuillé ?

Il n’y a pas de formule tout prête…les besoins sont changeants, ils évoluent d’heure en heure. Dans le couple aussi, chacun n’a pas les mêmes besoins. Certains parents vont avoir besoin de se divertir car c’est trop douloureux, ils voudront vite aller travailler. D’autres tiennent à se confronter au deuil lui-même, à se faire accompagner, à en parler beaucoup, à faire un coin dans leur maison en souvenir du bébé… Certains voudront rester seuls, d’autres être entourés et parler encore et encore.

Les besoins peuvent être différents, mais l’entourage doit apprendre à poser des questions et à faire des propositions, sans imposer :

  • « Est-ce que je peux passer te voir ? »
  • « Est-ce que je peux te préparer un repas ? »

Comment savoir ce dont on a besoin ?

En temps normal on a déjà du mal à identifier ce dont on a besoin… donc c’est d’autant plus difficile quand on se trouve dans l’oeil du cyclone. Plusieurs pistes peuvent nous aider : se fier à son corps, déjà. Écouter les tensions de son corps pour demander de l’aide. Si on n’arrive plus à respirer, si on se sent étouffer, ça peut être un signe qu’on a besoin de s’oxygéner, d’aller marcher dans la nature : le corps donne des indications.

Si on pleure énormément on a peut-être juste besoin de parler et d’être écouté.

Il existe de nombreux autres outils dont je parle dans mon livre : la roue des émotions qui aide à mettre des mots sur les besoins cachés derrière les émotions; la CNV (communication non violente, ndlr) qui aide à identifier les besoins. «Ai-je besoin d’un rituel à mettre en place, de contact physique, d’être pris dans les bras, comme un bébé ? »

Dans le livre, je liste les besoins que peuvent avoir les parents endeuillés : m’exprimer, raconter, présence de qualité, de compagnie, de silence accompagné, besoin de petites attentions, etc.

Vous donnez des idées de rituels pour les parents endeuillés. Quelle forme peuvent-ils prendre ?

Dans ces moments-là, le besoin de rituels est grand ! Il y a de nombreuses pistes : planter un arbre dans le jardin, installer un petit autel dans la maison, disposer une bougie allumée à un endroit où l’on passe souvent… Cela permet de continuer à faire vivre cet enfant, sans déni de la mort : elle fait partie de notre histoire. Un autre rituel me semble intéressant : celui de l’arbre généalogique. C’est bénéfique pour les parents, pour les frères et soeurs, mais aussi pour les générations suivantes : ceux qui arrivent après connaissent leur rang dans la fratrie, il n’y a pas de secret de famille.

Ces rituels ont un sens : c’est pour cette raison qu’il peut être utile de prendre les marques du passage de ce bébé sur terre (photos, empreintes, mèche de cheveux…), car il n’y aura pas d’autres souvenirs. Sur le moment on n’y pense pas forcément, mais c’est tellement dur de faire de deuil de quelqu’un qui n’a pas laissé de traces matérielles…

Je donne des repères, il ne s’agit pas d’injonctions : certains parents n’éprouveront pas le besoin de ces rituels et c’est ok, il ne s’agit pas de “forcer” quoi que ce soit.

Votre livre a la particularité de ne pas s’adresser qu’aux parents endeuillés, mais aussi à leur entourage. Pourquoi ?

C’est un livre sur la rencontre. Quand des parents perdent un bébé, ils sont catapultés dans un univers inconnu, qui l’est aussi de leur entourage. C’est cette passerelle qui m’intéresse, afin de donner les moyens à l’entourage de rejoindre les parents endeuillés. J’ai voulu mettre les deux types de lecteurs dans le même livre car je voulais créer cette passerelle. Cette passerelle, dans le livre, est symbolisée par ces 130 idées d’actions possibles pour soutenir des parents endeuillés.

Je refuse la fatalité qui pousse certains à penser : « Il n’y a rien à faire, rien à dire ». Dans ces moments-là, il y a tellement de choses à faire pour soutenir les parents endeuillés !

Justement, quel peut être le rôle de l’entourage ?

L’entourage a une fonction sociale. Quand un bébé naît, on l’inscrit à l’état civil, qui est le livre des vivants, on le nomme, il y a des visites. L’entourage permet d’inscrire le bébé dans le monde des vivants. Dans le cas d’un bébé qui meurt, l’entourage a aussi une fonction d’inscrire cette vie, de valider ce vécu. Il a la fonction de signifier que ce deuil est normal. 

Quand l’entourage renvoie une image validante, on peut se focaliser sur le travail de deuil, plutôt que de se battre avec le reste du monde. Avoir un entourage accompagnant et validant permet l’autocompassion. L’entourage permet aussi d’échanger et d’amoindrir le chagrin.

C. A. Tiedge disait : « Les joies partagées sont démultipliées, les peines partagées sont amoindries. » Le chagrin peut être extériorisé donc transformé. L’histoire peut ainsi être intégrée et peut-être même acceptée.

Dans votre livre, vous délivrez des pistes à l’entourage qui ne sait bien souvent pas quoi dire, ni comment être présent. Pouvez-vous nous en donner quelques unes ?

ll y a des mots qui vont blesser et d’autres qui peuvent faire du bien. Voici quelques pistes :

  • Présenter ses condoléances permet de valider le vécu.
  • « Ton bébé est parti au son des battements de ton coeur. »
  • Féliciter les parents, leur dire que le bébé est très beau.
  • Reconnaître les parents dans leur statut de parents, surtout si c’était leur premier enfant.
  • « Est-ce que tu as envie de me parler de ton bébé ? »

Il s’agit de leur montrer que ce n’est pas juste un “loupé”, un échec, mais de les autoriser à parler, de se raconter, de les assurer qu’ils ne sont pas pestiférés.

Vous insistez aussi sur la présence sur la durée… quelle forme peut-elle prendre ?

L’idée est de laisser le temps aux parents, d’éviter de leur dire : « Il faut te reprendre en main », « Refaites vite un autre bébé…» Dans ce livre, je parle donc aussi des limites, celles qu’il faut établir peu à peu pour ne pas se laisser envahir par certaines remarques !

Il y a aussi l’importance des dates anniversaire : pour la date du décès du bébé, on peut envoyer un mot, faire une balade, envoyer juste un texte, une carte… Pour les fêtes des pères ou des mères, on peut se manifester – surtout s’il n’y a pas eu d’autre enfants après ou avant. Les grandes fêtes de famille sont des moments très douloureux pour les parents ayant perdu un petit. On peut alors mettre une bougie sur la table, mettre une décoration au sapin qui symbolise cet enfant. Tous ces gestes, ces rituels, permettent de ne pas faire semblant que ça n’a pas eu lieu !

Dans votre ouvrage, vous proposez une liste de phrases qui font du bien. Cela veut bien dire que le silence est pire que tout ? Faut-il mieux être maladroit que silencieux ?

Quand on est maladroit, on peut s’excuser. Le silence, lui, ne se transforme pas en parole. Bien sûr, on peut briser le silence, mais s’excuser est infiniment plus simple. Et c’est une belle preuve d’humilité.

Maladroit, on le sera toujours à un moment ou à un autre. Le but est évidemment de limiter les maladresses, mais il vaut mieux oser puis rattraper le coup plutôt que d’enfermer les parents dans le silence.

Qu’aimeriez-vous dire à une Fabuleuse qui vient de perdre son enfant à naître ou après seulement quelques jours de vie ?

J’aurais envie de lui dire que je veux la prendre dans mes bras, que je voudrais prendre sa peine : « Je reconnais ta peine. Je te fais confiance. Tu ne vois pas encore tes ressources mais tu vas découvrir une résiliente en toi en plus d’une Fabuleuse. »



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Cet article a été écrit par :
Anna Latron

Journaliste de formation, Anna Latron collabore à plusieurs magazines, sites et radios avant de devenir rédactrice en chef du site Fabuleuses au foyer et collaboratrice d’Hélène Bonhomme au sein du programme de formation continue Le Village. Mariée à son Fabuleux depuis 10 ans, elle est la maman de deux garçons dont Alexis, atteint d’un trouble du spectre de l’autisme.

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