« Je cours tellement d’activité en activité que je me sens en dehors de mon corps. »
Cette phrase, prononcée par Mélanie lors de notre dernière séance, a résonné en moi comme un écho de ce que tant de femmes expriment aujourd’hui, parfois sans trouver les mots pour le dire.
Mères, conjointes, professionnelles engagées, elles sont nombreuses à vivre dans une course permanente, rythmée par des agendas saturés par des responsabilités exigeantes. Et dans cette effervescence, quelque chose se perd :
le sentiment d’habiter sa vie, d’éprouver la joie simple d’exister.
Beaucoup de femmes que je reçois me disent : « Je fais tout ce qu’il faut, mais je ne profite de rien » ou encore « J’ai l’impression de fonctionner en pilote automatique ». La journée commence souvent avant même que le corps ne soit véritablement réveillé : un œil sur le téléphone, une liste de la to-do du jour dans la tête, la mâchoire déjà serrée. Puis viennent les enfants, le travail, les transports, les messages, les rendez-vous, les courses, les devoirs, les repas.
Dans ce flot continu, l’attention est sans cesse projetée vers l’extérieur :
que faut-il faire ensuite ? À qui dois-je répondre ? À quoi dois-je penser pour ne rien oublier ? Cette orientation permanente vers l’action est socialement valorisée. Être efficace, organisée, multitâche, performante, c’est ce que ces femmes désirent. Pourtant, ce mode de fonctionnement a un coût : il nous éloigne progressivement de notre expérience intérieure.
Quand le corps devient un véhicule, un outil qui sert à courir, porter, produire, tenir, il n’est plus véritablement senti. On ne l’écoute plus, on ne l’habite plus. Il est là, mais comme à distance.
Or notre corps n’est pas un outil et encore moins une possession :
nous n’avons pas un corps, nous sommes un corps. Notre corps et notre esprit ne sont pas deux entités séparées, mais deux dimensions profondément intriquées de notre existence. Nos émotions ont une traduction corporelle, nos pensées influencent notre posture, notre respiration, notre tonus musculaire.
Vous êtes vous jamais sentie prête à vaincre une montagne en revenant d’une randonnée par temps froid et sec, ou d’une longue séance de natation durant laquelle vous avez senti vos muscles, votre respiration, tout votre corps jubiler ? Vous vous êtes sentie « dans son corps », présente à vous-mêmes, les idées claires et le cœur enthousiaste.
Inversement, notre état corporel, nos sensations de douleurs physiques ou au contraire de tonicité radieuse influencent notre humeur, notre capacité de concentration, notre rapport au monde.
Mélanie le vit : lorsque le rythme de vie devient trop intense, lorsque les exigences extérieures prennent le pas sur ses besoins intérieurs, son humeur en pâtit “j’ai du mal à me motiver pour agir, je me sens irritable, je sens que mon rire est forcé”. Mélanie accomplit ses tâches sans “y être” vraiment. Comme si son esprit était détaché de son corps. Comme si son corps devenait un boulet qu’elle traîne difficilement.
Cette distance entre le corps et l’esprit est, pour Mélanie et pour d’autres, une stratégie d’adaptation qu’elle a adoptée sans en être vraiment consciente. Lorsque les contraintes sont trop nombreuses, lorsque les émotions sont trop intenses ou trop peu reconnues depuis trop longtemps, l’organisme trouve des moyens de se protéger.
Se couper partiellement de ses sensations, de ses émotions, de ses besoins permet à Mélanie, croit-elle, de continuer à “fonctionner”.
Au prix d’une perte de contact avec les signaux corporels, ce qui peut donner une impression de flotter légèrement à côté de sa propre vie.
Chez Mélanie, ce mécanisme, parce qu’il s’est installé depuis plusieurs années, a fini par altérer son sentiment d’identité.
Par identité je n’entends pas seulement les caractéristiques de nom, de statut social ou de rôle familial. L’identité se construit surtout à partir de l’expérience intime de soi : ce que je ressens, ce que j’aime, ce qui me touche, ce qui me met en colère, ce qui me donne de l’élan.
Et lorsque la connexion à cette expérience intérieure s’émousse, le sentiment d’être quelqu’un de singulier s’affaiblit.
On devient « celle qui fait », plutôt que « celle qui est ».
On se définit par ses fonctions : mère de, femme de, collègue de. Mais qui suis-je, en dehors de ces rôles ? Qu’est-ce qui me fait vibrer ? Qu’est-ce qui me met en joie ?
Cette perte de contact avec soi n’est pas arrivée d’un coup pour Mélanie, mais de façon insidieuse : peu à peu, les couleurs de la vie sont devenues moins vives, les plaisirs simples ont perdu de leur intensité.
Mélanie pressent que le problème est là :
« Je sais que je devrais être heureuse, mais je ne ressens plus vraiment la joie. »
Mélanie continue de rire, parfois, mais sans son corps. C’est-à-dire que son rire n’est pas accompagné par cette sensation interne d’expansion, cette détente globale du corps qui vit la joie. À force de se couper de ses sensations, ses désirs, ses besoins, ses limites, deviennent des inconnus pour elle. Et son corps a beau l’appeler par de multiples signes, fatigue chronique, tensions musculaires, maux de dos, troubles digestifs, migraines, insomnies… son esprit ne les entend plus. Ce sont pourtant tous des appels à ralentir, à se recentrer.
Mélanie, comme beaucoup de femmes dans notre culture, considère le corps comme un obstacle à la performance : “il ne faut pas qu’il me lâche, j’ai besoin qu’il suive, j’ai tant à faire !”.
Mais le corps n’est pas un esclave. Il est avant tout un lieu de vie.
Il porte notre histoire, nos émotions, nos besoins. Il est l’écrin d’où part la première étincelle de tout mouvement, physique et mental. L’ignorer, c’est se couper d’une source fondamentale d’énergie vitale et d’informations sur soi.
La bonne nouvelle, c’est qu’il est possible de réapprendre à habiter son corps.
Avec Mélanie, je commence par lui apprendre à écouter sa vie intérieure. En séance, elle va peu à peu redécouvrir des sensations oubliées comme celle de sa respiration. Elle réalise qu’elle prend ses repas sans rien sentir du goût des aliments, et que ses pieds, même quand elle est assise, ne se posent jamais sur le sol, prêts à reprendre leur course effrénée. Elle débusque des douleurs qu’elle n’avait jamais pris le temps d’accueillir. Elle découvre aussi des sensations de confort dans son corps, elle renoue avec une possibilité d’aller lentement qu’elle ne connaissait plus. Et peu à peu, elle entend les signes de son corps à nouveau, elle se remet à sentir.
Il ne s’agit pas d’ajouter une nouvelle tâche à sa longue to-do liste, mais de changer de posture intérieure.
Mélanie va apprendre à se demander : « Comment est-ce que je me sens vraiment ? » et pas seulement « Est-ce que j’ai bien fait ce qu’il fallait ? ». Elle réalise que la question n’est pas seulement : « Comment tenir ? » mais : « Comment être vivante dans ce que je vis ? »
La nouveauté, pour Mélanie, c’est que, au fur et à mesure que le corps et l’esprit se reconnectent, une sensation de continuité réapparaît :
ce qu’elle ressent, ce qu’elle pense et ce qu’elle fait commencent à dialoguer.
Ses décisions deviennent plus justes, car elles s’appuient sur une écoute intérieure. La créativité, le désir, la joie, s’expriment plus librement, puisque Mélanie s’est rebranchée à leur source. Il est loin le temps où elle disait “oui”, sans écouter le “non” qui sourdait dans son corps. Mélanie sens dans son corps quand c’est “oui” et quand c’est “non”, elle apprend à le mettre en mots peu à peu. Mélanie peut réajuster son emploi du temps à partir de ses sensations. Elle joue avec son rythme, alternant les phases de grande efficacité et les phases de grande lenteur, pour récupérer.





