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Moi, fabuleuse expatriée

Femme expatriée, femme au foyer ? Surtout, femme en position de devoir se réinventer, redéfinir son identité, développer son autonomie, élargir sa vision. Étonnée par le nombre d’e-mails que je reçois de la part de fabuleuses expatriées sur tous les continents, j’ai posé 3 questions à l’une de nos lectrices, pour comprendre en quoi au-delà des difficultés, l’expatriation a pu être pour ces femmes l’occasion de se réconcilier avec elles-mêmes. Rencontre avec Séverine, 44 ans, mariée et maman de deux (grands) enfants de 18 et 21 ans. Séverine vit à Bangkok et nous parle avec sincérité de son expérience de l’expatriation… et du foyer.

Vous sentez-vous femme d’expatrié ou femme expatriée ?

Ma réponse est mitigée. Les premières années de mon expatriation, je me suis sentie « femme de ».  En effet, 90% des couples choisissant l’expatriation le font du fait du mari*. L’épouse « suit » donc son mari, poursuivant à l’étranger son choix de femme au foyer ou renonçant, momentanément ou pas, à sa carrière professionnelle. Dans le cadre d’associations d’expatrié(e)s, je me souviens avoir été choquée par l’inévitable (et assez épouvantable) question : « qu’est-ce qu’il fait ton mari? », ressassée à l’infini par (trop) de femmes d’expatriés. J’avais juste envie de répondre : « Bonjour, je m’appelle Séverine et j’ai une vie propre…” Dans ce milieu, beaucoup de femmes se définissent par rapport aux fonctions de leurs époux, choisissant même leurs copines en fonction de la position du mari. J’ai finit par traduire la question par : « Es-tu fréquentable ? »… Je me sentais donc à leurs yeux « femme de », plutôt qu’être humain à part entière.

Peu à peu, après des années, j’ai acquis une identité propre de femme. De femme expatriée, avec une vie réinventée, dans les yeux des autres. Même si pour ma part, je me suis toujours sentie expatriée à part entière, puisque la décision de quitter mon pays d’origine avait été une décision concertée.

L’expatriation vous a-t-elle obligée à vous réinventer ?

Oui, mille fois oui. D’une part parce que j’avais décidé d’arrêter de travailler. Avant, j’avais une carrière de cadre dans une multinationale, je m’étais beaucoup donnée pour acquérir un statut et une reconnaissance professionnelle. Tout quitter pour un autre continent, avec de nouveaux référents culturels et sociaux, cela a provoqué une inévitable remise en question de mon identité. Les premiers mois ont été difficiles. Je devais trouver mes marques de mère au foyer, en même temps qu’appréhender une nouvelle culture, de pays et d’expatriée. Je regrettais mon travail, mes collègues, l’animation de ma vie professionnelle. Dur. Ensuite, j’ai trouvé mes marques. D’abord en tant qu’expatriée, puis en tant que femme.

J’ai arrêté de me lamenter sur ma vie passée et ai trouvé un réel plaisir et épanouissement à être à la maison.

Je me suis lancée avec passion dans la pâtisserie grâce à une merveilleuse rencontre personnelle. J’ai du aussi réapprendre à vivre avec mes enfants, qui bien que collégiens à mon arrivée à Bangkok, avaient encore (un peu) besoin de moi ! Eux aussi ont du apprendre à vivre avec une maman à la maison, chose qu’ils n’avaient jamais connue. L’équilibre de la famille s’en est trouvé modifié, et chacun a du y mettre du sien. Finalement, au bout de 6 années, mes enfants sont devenus des lycéens, puis des étudiants, et une nouvelle question s’est posée : que vais-je faire de ma vie de mère au foyer qui allait devenir une vie de femme au foyer ? Je reconnais avoir demandé de l’aide, et j’ai eu la chance de rencontrer une psychologue formidable, qui m’a beaucoup aidée à voir clair dans mes nouveaux projets. J’ai écrit un livre, un guide pour les étudiants désexpatriés. Un deuxième qui est consacré à la cuisine étudiante, un troisième est en projet, deux romans sont en cours d’écriture.

De femme cadre dans une multinationale, je suis devenue une femme à part entière, me suffisant à moi-même, sans besoin de « titre » ni de définition carrée pour exister. Je suis une nouvelle personne, appelée à continuer à évoluer et à exister sans le besoin de référent masculin ou de progéniture pour me définir. Cela a été un joli chemin, qui continuera longtemps.

En expatriation plus qu’ailleurs, la femme au foyer doit se remettre en question pour continuer à avoir son existence propre, parce que sans cela le risque d’être malheureuse lorsque le mari ou les enfants ne vous donnent plus la place que vous estimez vous être due devient inévitable. Que ce soit par un changement dans l’expatriation ou du simple fait que nos enfants grandissent, nous devons impérativement exister par nous-même afin de continuer à être capable d’offrir un environnement serein et un foyer paisible à ceux qui nous sont chers, et à nous-même. Comment puis-je offrir du bonheur aux autres si je ne le connais pas moi-même ?

L’expatriation a-t-elle changé votre vision de votre place au sein du foyer ?

Oui, mille fois oui ! Je n’avais jamais connu réellement de vie de femme au foyer, à part pour de brèves périodes de chômage ou lors de mes congés maternité. J’avais donc une vision extraordinairement réductrice et arriérée de la femme au foyer. Née en 1972, élevée par une mère qui avait eu 21 ans en mai 68, j’ai été élevée dans la conviction qu’il n’y avait de bonheur pour la femme que dans l’autonomie financière, et donc, dans le travail. Je ne vais pas me lancer dans une théorie pro ou anti féministe, mais le féminisme de ma mère a conditionné ma vision de la femme au foyer, qui, soyons honnête, n’était pas des plus brillantes.

Lorsque j’ai pris la décision de démissionner, j’ai eu peur. Peur de ne plus exister. Or, c’est exactement le contraire qui s’est produit (bien qu’il ait fallu un peu de temps pour y arriver) !

L’expatriation concentre, je le crois, tous les bonheurs et toutes les difficultés de la vie de famille. D’abord, l’éloignement du milieu familial et de nos amis de toujours vous recentre sur votre cellule familiale propre. Ensuite, vous devez aller tous les jours en terre inconnue, appréhender une nouvelle façon de vivre votre quotidien. Vous devez apprendre une nouvelle langue ou du moins ses rudiments, réapprendre à cuisiner, à vous déplacer, et composer souvent avec l’absence de votre conjoint. Être totalement seule pour gérer le quotidien, c’est l’habitude chez les femmes d’expatriés. Cela fait donc gagner en autonomie celles qui sont les plus timorées.

La femme expatriée est plus qu’ailleurs le ciment de la vie de famille. En expatriation, pas de grands-parents pour aider à gérer les crises d’adolescence, pas de week-end en amoureux en laissant les petits chez leur tante.

Vous êtes en première ligne pour résoudre les problèmes, tous les problèmes, de toute la famille, tout le temps. Cela demande beaucoup de résilience et d’énergie. Si votre couple est très uni et que l’harmonie familiale est bonne, les liens s’en trouveront d’autant plus renforcés.

Une fois de plus, le regard de l’époux est primordial. Si vous le laissez délirer et vous dire qu’il a tous les droits parce qu’il paie pour tout, que c’est son argent (j’ai connu des femmes d’expatriés qui subissaient ce type de discours), vous êtes mal. C’est pour cela que je pense qu’il est primordial de bien préparer son expatriation et d’être très clairs sur les attentes de chacun. Pour ma part, j’y ai beaucoup gagné. D’abord en respect de la part de mon mari qui sait le sacrifice que j’ai fait et qui est très heureux (pour ne pas dire fier) de me voir épanouie dans ma nouvelle vie. Aussi dans les relations avec mes grands enfants, qui ont eu le bonheur de connaître leur maman à la maison, présente et attentive à leurs vies.

Ma place est devenue plus centrale, je suis devenue plus responsable, j’ai acquis plus de respect des membres de ma famille. Sans doute parce que l’éloignement, dans notre cas, a été fait dans le respect des désirs et des attentes de chacun des membres de la famille.

 

Pour bien préparer son expatriation en famille : Alix Carnot, Chéri(e) on s’expatrie ! Guide de survie à l’usage des couples aventuriers, Eyrolles, 2015

*Expat Communication. Expat Value, Comment les couples conjuguent-ils deux carrières en expatriation enquête entre stéréotypes, mirages et courage, 2015.

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  • andreea

    oau…. merci Sèverine pour ce partage, je te comprends très bien, je passe par la…merci encore pour votre partage

  • Bonjour, Tellement vrai! Etant moi-même psy en ligne pour expats, je vérifie très régulièrement cette position de « femme de » et ce que cette position peut engendrer de difficultés! J’ai partagé votre article sur ma page fb, je pense que cela peut intéresser certain(e)s de mes patient(e)s…