Les nuits d’une maman angoissée - Fabuleuses Au Foyer
Dans ma tête

Les nuits d’une maman angoissée

Rebecca Dernelle-Fischer 5 janvier 2018
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Perdue dans l’obscurité, je sentais sa présence à mes côtés, encore une fois. Un souffle de sa part et le froid parcourait ma nuque, courait le long de mon dos, me laissant tremblante, angoissée. J’appelais doucement « laissez-moi » et son écho répondait « qui es-tu ? où cours-tu ?».

Une ligne de sueur glaciale faisait son chemin sur mes tempes, semant au passage un tourbillon de doutes et de questions. Je restais blottie, seule, au sein de la nuit noire, bercée lamentablement par une comptine d’enfant apeuré.

Et demain, et demain ?

Le futur aime se jouer de moi et puis danser, danser ; 4 heures du matin, temps du tango des angoisses. Carrousel de l’horreur, le rire se fait plus proche, la silhouette se penche, murmure à mon oreille :

« Demain ils le sauront tous, tu n’es personne, jamais assez ».  

Le futur s’éloigne, me garde à distance, je lui cours après, je lui crie « laisse-moi vivre en paix ». Son long manteau glisse léger, je trébuche et je tombe. J’ai perdu le sol sous mes pieds.

Chaque nuit c’est la même chose,

Chaque nuit, il me trouve, chaque nuit, une course folle pour rattraper le futur qui s’en va en riant. Au plus je m’approche au plus loin il me semble, comme le sable qui glisse entre mes doigts, je reste les mains vides à vouloir tant tenir ce qui ne me sera jamais donné. Y-a-t’il un repos pour les âmes troublées, un repos pour demain ?

Et demain, et demain ?

On m’avait dit « faut bouger la journée, rester tranquille la nuit, prendre un oreiller à graines, s’organiser feng-shui ». J’ai tout essayé, fini déboussolée. Épluchant endormie la liste interminable des « fais-ceci, essaye-ça, il faudrait, tu pourrais ». Oui mais rien n’a aidé ! J’en suis sortie cernée, déçue et tout n’a fait qu’empirer.

Chaque nuit la même chose, le futur se délecte, fait couler son manteau sur la pointe de mes pieds, savourant les sursauts rythmant mon infortune. Négocier avec lui, tout noter par écrit. Et le matin venu ne plus rien déchiffrer, que des lettres perdues sur les bords d’un carnet détrempé par les larmes d’une enfant apeurée.

Et demain ? Et demain ?

Jusqu’au jour où demain ne m’a plus attirée.

J’ai plié mes bagages. J’ai regardé mes pieds : blessés, rougis, tout endoloris, des courses infinies au beau milieu de mes nuits. J’ai posé ma valise. « Laissez-moi juste un temps, laissez-moi un instant. » J’ai scruté l’horizon, je l’ai laissé partir, le futur m’a quittée. Point mort, vie fatiguée, rien ne sert de courir, rien ne sert de partir. Je veux juste dormir.

Peu m’importe demain…

J’ai refermé les yeux, aucun bruit n’a percé. Pas d’écho pas de cris, le silence de la nuit. Inspirer, expirer, juste un souffle fragile et j’ai ouvert les mains, peu m’importe demain si j’y perds aujourd’hui. J’ai entendu la pluie, écouté les oiseaux, observé les orties, touché le fond de l’eau. Le futur était loin, peu m’importe demain. J’ai arraché de l’herbe et savouré le vent, j’ai fermé les paupières et j’ai ri un instant. J’ai oublié demain, découvert la rosée, je me si sentais bien. Mes enfants ont joué, mon mari m’a aimée et le parfum des fleurs, et la ronde des années. J’ai oublié demain, je n’ai vu qu’aujourd’hui.

Le futur endormi m’avait un peu souri. Je lui ai dit :

« Voyons donc, tu n’es plus très moqueur »,

il m’a dit :

« À quoi bon, tu as trouvé ton cœur ».

J’ai saisi son manteau, il n’a pas résisté, c’était lourd et léger, tout de coton perlé. Il m’a paru si beau, comme un livre précieux. J’ai fait glisser les mailles, je les ai observées, j’y ai lu la beauté de l’espoir retrouvé. Le futur m’a conté tous les rêves envolés, j’ai souri, j’ai pleuré, que m’est-il arrivé ?

Peu m’importe demain…

Le futur restait là, tout près à mes côtés, plus un rire, plus de peur, quelques mots échangés.

« Demain n’aura de sens que si tu goutes aujourd’hui. Le présent, ses présents, c’est bien là que tu trouveras ta vie. »

Le futur est tout proche, c’est l’instant qui arrive, mais à trop le chercher, tu te perds dans la nuit. Le futur est sauvage, il aime tant les surprises, ses promesses sont futiles et il aime se moquer. Le futur est coquin, il se cache, t’interroge, il aime qu’on pense à lui, et nous effraye à tort. Le futur est cadeau, c’est le fils du présent, il t’appelle, tu le tiens, il est déjà plus loin. N’aies pas peur du futur, il viendra bien à temps, te prendra dans ses bras pour une valse enivrante. Mais il n’est ton ami que quand tu le laisses libre, que tu lâches tes angoisses, que tu savoures la vie.

Il m’a fallu du temps pour dompter les heures creuses…

…de la nuit qui rappelle sans faiblir mes errances. J’ai eu peur, je l’ai crue, cette voix qui fait craindre le futur. J’ai dû fermer les yeux, pardonner mes erreurs, crier « arrête, laisse-moi juste essayer ». J’ai conquis le présent et j’ai fermé la main sur le bonheur qui passait, sa douceur, ses cadeaux. Soubresauts fragiles : Les bougies en automne, le chant de la pluie, le soleil qui réchauffe, l’animal qui grandit.

Et j’ai ouvert les yeux, le plus grand que j’ai pu, j’ai bu aux sources fraîches, écouter les cœurs battre, caresser les écharpes, dessiné dans le sable. J’ai gravi les collines, caressé un mouton, et j’ai ri, et j’ai ri.

Le futur m’a suivi, il a dansé aussi. Il m’a dit :

« Alors mon amie, que fait-on aujourd’hui ?».

Je lui ai murmuré :

« On pétrira du pain, on le mangera demain ».

Même pas peur de la nuit, même plus peur de la vie : c’est maintenant, c’est ici. Et le futur a ri, et je lui ai souri.



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Cet article a été écrit par :
Rebecca Dernelle-Fischer

Psychologue d’origine belge, Rebecca Dernelle-Fischer est installée en Allemagne avec son mari et ses trois filles. Après avoir accompagné de nombreuses personnes handicapées, Rebecca est aujourd’hui la maman adoptive de Pia, une petite fille porteuse de trisomie 21.
https://dernelle-fischer.de/

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