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Interview : Cathy Gotte, Grace Parvu et Laetitia Dragan

Cathy Gotte et Grace Parvu sont l’auteur et l’illustratrice de la bande dessinée Des Pas Dans la Neige. Dans un univers en noir et blanc, la mère et la fille ont eu le courage d’aborder avec poésie le sujet terrifiant de l’esclavage sexuel. Une grosse claque et une vraie envie de réagir, quand on réalise que la violence sexuelle est bien plus présente et beaucoup moins lointaine qu’on ne l’imagine. Merci à toutes les deux ainsi qu’à Laetitia Dragan, fille aînée de la famille Gotte et fondatrice de l’association FREE, qui lutte contre le trafic humain en Roumanie, d’avoir accepté de répondre à ces quelques questions pour les fabuleuses.

  • Grace, qu’est-ce qui te manque le plus depuis que tu vis en Roumanie ?

Le fromage !

  • Et ce que tu apprécies le plus ?

Les gens, leur style de vie. Ils sont simples, chaleureux et vivants. On dit que la Roumanie, c’est la France des années 70 !

  • Comment avez-vous été sensibilisées à la cause du victimes du trafic humain et de l’esclavage sexuel ?

Cathy : « De mon temps », on les appelait « les filles de joie ». Je me doutais bien que la joie, ce n’était pas pour elles. J’ai toujours eu à cœur d’aller à leur rencontre mais j’avais peur. Il y a plus de 10 ans, quand nous avons organisé notre premier voyage en Roumanie, nous avons découvert les « orphelins » et le sort qui les attend à la sortie des orphelinats quand ils atteignent 18 ans : la jungle de la rue. Laetitia, ma fille aînée, s’est investie auprès d’eux et de fil en aiguille s’est spécialisée dans la lutte contre le trafic sexuel.

Grace : J’ignorais totalement les réalités de la prostitution, notamment dans sa forme esclavagiste, jusqu’à ce que ma sœur me partage sa révolte et m’encourage à moi aussi m’engager dans cette lutte.

grace parvu

  • Quelle est la situation ici, en France ? 

Cathy : Le gouvernement français estime à 20 000 le nombre de personnes impliquées dans le commerce du sexe en France. 90 % de ces personnes – issues de la Roumanie, de la Bulgarie, du Nigéria, de la Chine… – seraient trafiquées, c’est-à-dire forcées à la prostitution, maintenues esclaves à cause de dettes contractées, par des abus physiques ou des manipulations psychologiques comme la peur du vaudou, des menaces sur leur propre famille…

Grace : Nos medias étouffent le problème et la souffrance qui se cache derrière la prostitution ; ils ne parlent que de partie émergée de l’iceberg. Aujourd’hui, je suis surprise d’entendre les opinions de mes amis sur le sujet et de réaliser l’ampleur du manque d’informations.

  • L’esclavage sexuel concerne-t-il aussi les mères ?

Laetitia : La majorité des femmes qui se prostituent dans les rues de Bucarest sont mamans. Certaines n’ont pas la garde de leurs enfants ou ont décidé de déléguer l’éducation des enfants à quelqu’un d’autre, pendant qu’elles subviendraient aux besoins de la famille en pratiquant la prostitution en Roumanie ou à l’étranger. Beaucoup de ces femmes ont peu d’éducation et donc peu de possibilité de gagner leur vie. Elles disent faire cela pour leurs enfants. Concernant la traite, n’importe qui peut devenir victime, avec ou sans enfants. Mais souvent, la sécurité des enfants est utilisée comme une menace contre la femme : « Si tu pars, je m’en prendrai à tes enfants ». Beaucoup de ces femmes ont aussi eu un ou plusieurs enfants soit avec leur proxénète/trafiquant, soit avec un client.

  • Que peut-on faire pour aider ces fabuleuses ?

Laetitia :
– Ne plus juger ni être méprisante en ce qui concerne les femmes dans la prostitution.
– Parler de ce phénomène autour de soi. Organiser un événement dans le cadre d’une association culturelle ou avec son cercle d’amis.
– Refuser de consommer les « produits » de l’industrie du sexe. La pornographie est bien souvent réalisée par des victimes de la traite et si ce n’est pas le cas, l’image qu’elle donne de la femme en tant qu’objet est très nocive. Refuser les films/musiques/objets de mode qui glorifient le proxénétisme.
– Soutenir financièrement ou bénévolement une ONG qui travaille dans la lutte contre les exploitations.

Grace :
– Tout simplement aller leur parler et leur montrer un peu d’humanité !

  • Qu’est-ce qui vous a décidées à écrire et dessiner cette BD ?

Cathy : notre famille a produit un long métrage, I need you, qui aborde la question de la drogue chez un adolescent. Cette aventure a été fabuleuse et nous voulions renouveler une telle expérience. J’ai donc écrit un nouveau scénario mais comme les finances manquaient pour produire un nouveau film, j’ai eu l’idée de le transformer pour une BD, sachant que ce serait pour Grâce, ma deuxième fille, un challenge intéressant à relever en tant qu’illustratrice.

dessins des pas dans la neige

  • Qu’est-ce que la prise de conscience de la misère des autres peut changer dans un foyer ?

Cathy : Beaucoup ! C’est une chose de parler « des petits enfants qui ont faim dans le monde », c’est une autre chose que de voir de ses propres yeux la misère : les bidonvilles, les gamins dans le métro qui sniffent de la colle, ceux qui vivent comme des rats dans les bouches d’égout et qui meurent du sida avant l’âge de 20 ans. Notre perspective change. On est moins centré sur soi-même et ses « petits besoins ». On vit plus dans la reconnaissance et la simplicité.

Grace : On réalise qu’ensemble, on peut aider mieux, en mettant en place des actions concrètes et créatives, avec la participation et l’imagination de chacun.

  • Avez-vous des nouvelles des deux femmes qui ont inspiré cette fiction ? 

Cathy : Oui. Celle dont le bébé a été étranglé et qui a été miraculeusement guérie est une dame épanouie qui voyage beaucoup, une oratrice appréciée, qui parle de la puissance du pardon et de l’amour divin. Celle qui a été « trafiquée » après un séjour en Roumanie a décidé, à notre grand regret, de retourner en Angleterre et de se remettre avec un ancien « petit ami ». Elle attend un bébé. J’essaie de rester en contact et j’espère qu’elle va bien !

  • Qu’avez-vous envie de dire aux femmes qui nous lisent et qui sont dans une situation d’abus ?

Laetitia : N’oublions jamais la valeur d’un être humain. Et que malgré les abus, il existe de l’espoir. Dans notre association, nous avons des bénévoles qui ont été jadis abusées sexuellement, dépendantes de la drogue, qui ont vécu dans la rue, dans la prostitution, dans des services d’escorte, dans des familles avec des pères violents… Aujourd’hui elles sont libres, elles ont un travail, elles se sont mariées avec des hommes fabuleux…  Elles ont aussi décidé de donner un sens à leur passé : changer leur chagrin, leur abus en espoir pour d’autres. Elles ont compris que les pires expériences de leur vie peuvent être utilisées pour aider d’autres femmes. Elles sont convaincues que d’autres peuvent expérimenter cette même libération et restauration.

  • Un mot pour les fabuleuses ?

Cathy : Vous êtes fabuleuses. Ne laissez personne vous convaincre du contraire. Refusez l’abus verbal ou physique, refusez la manipulation et le mépris. Vous êtes unique et telle que vous êtes, vous êtes une personne de valeur, digne de respect.

cathy gotte et grace parvu

  • Infos utiles

Des Pas Dans La Neige à commander à Cathy Gotte : cathy.gotte@orange.fr
– DVD « Nefarious: Merchant of Souls » : documentaire américain, traitant de l’esclavage sexuel qui sévit aujourd’hui dans le monde. Nous y trouvons également des témoignages poignants de plusieurs anciennes victimes qui racontent leur cheminement vers la liberté. Le film est en version originale (anglais), sous-titré en français. Voir la bande annonce en anglais
DVD « Le nouvel esclavage », association Espoir Diffusion

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  • Myriam

    merci pour ce témoignage.