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Entretien avec Mireille Legait, rédactrice en chef du magazine Neuf Mois

Comment êtes-vous arrivée dans le monde de la presse famille ?

Petite, je voulais être avocat ou journaliste. Pour mes 14 ans, j’ai demandé à ma mère en cadeau d’anniversaire un abonnement à un hebdomadaire politique. Tous les débats de société me passionnaient. Mais voilà, ma mère avait d’autres ambitions pour moi. Pour elle, la voie royale, c’était la musique classique. Et à cette époque (pas si lointaine !) dans les familles traditionnelles, on ne discutait pas les dictats des parents ! J’ai donc suivi des études musicales, à Nancy, à Strasbourg, puis à Paris, tout en continuant à lire beaucoup, à écouter des conférences, à suivre des cours du soir en parallèle de mes études musicales. Une fois mes études terminées, j’ai intégré un orchestre national.

J’ai eu l’occasion, ensuite, de poursuivre un cursus d’études en sciences humaines qui m’a permis d’étoffer ma culture générale et de trouver un certain recul par rapport à un
« formatage » familial auquel il était difficile à l’époque d’échapper ! L’occasion m’a été offerte, à l’aube de la trentaine, d’intégrer une rédaction, comme dans mes rêves d’ado !

J’ai commencé en bas des marches, d’abord localier, puis rédacteur départemental, et petit à petit, j’ai grimpé les marches jusqu’au poste de rédactrice en chef. J’ai travaillé en presse quotidienne régionale, en presse spécialisée (religieuse avec Le Christianisme au XXe siècle, économique avec Fashion Daily News…) avant d’intégrer un titre de presse familiale, Maman! magazine. Un grand saut vers une presse magazine très différente de la presse d’information générale ou économique où j’avais travaillé 15 ans. Mais j’avais 3 enfants à l’époque, donc j’étais « dans la cible » et j’adorais lire la presse féminine !

Est-ce que votre vie quotidienne de mère a influencé les publications de Maman! ?

Je dirais plutôt que c’est Maman! qui a influencé mon quotidien de mère. Mon questionnement de maman a toujours été là, donc oui, mes questions nourrissaient certainement la ligne éditoriale, comme les questions de mes amies car j’ai toujours eu, et j’ai encore, un gros réseau de jeunes mamans autour de moi en raison de mes engagements associatifs personnels.

Je n’ai jamais pensé qu’être parent était facile. Mon mari et moi n’étions pas formés à la psychologie du jeune enfant, nous n’avions que les modèles de nos propres parents, modèles d’une autre époque, et l’influence de notre environnement.

Nous avons donc agi en fonction de valeurs qui ne sont pas en accord avec ce que l’on connaît aujourd’hui du développement de l’enfant. Mais je vous rassure, nos enfants ont survécu… et ils sont plutôt bien dans leur peau ! Je suis très fière d’eux !

Cette évolution de carrière m’a permis d’être en contact avec des pédiatres, des pédopsychiatres, des psychomotriciens, des orthophonistes, des nutritionnistes… tous les experts du monde de l’enfant. C’est passionnant. Une confrontation permanente, une remise en question quotidienne sur la vie familiale, la relation de couple, l’éducation et tout ça en pleine gestion de crises d’adolescence ! Cela fait treize ans maintenant que j’évolue dans cet univers, un délai suffisant pour me convaincre de l’importance de la petite enfance pour définir ce que sera l’adolescence !

En 2007, tout en gérant Maman!, mon éditeur m’a demandé d’assurer aussi la rédaction en chef de Neuf Mois. Un vrai plongeon dans l’inconnu pour moi !

Qu’est-ce qui vous a le plus marquée depuis votre arrivée à Neuf Mois ?

Ma génération a beaucoup moins investi cette expérience de la grossesse que les jeunes mamans aujourd’hui. Mais finalement, qu’on rêve de bump painting (une belle peinture sur le ventre), que l’on partage ou pas les clichés des échographies sur les réseaux sociaux, on est tous des futurs parents avec les mêmes questionnements : la peur de ne pas y arriver, de reproduire les mêmes erreurs que nos propres parents.

S’y ajoutent aujourd’hui beaucoup d’angoisses autour de la grossesse et de l’accouchement, du fait d’une surinformation qui tend souvent à la désinformation hors des réseaux d’infos bien balisés comme Neuf Mois, et, bien sûr, d’une hyper-médicalisation du suivi de la grossesse et du déroulé de l’accouchement. Plus les techniques évoluent, plus la technique investit le champ de la naissance, donnant aux jeunes couples l’impression d’être dépossédés de la naissance de leur enfant. L’accouchement devient un problème. Alors que cela pourrait être évité, avec une bonne préparation à la naissance chez une sage-femme, qui donnerait aussi l’occasion de réfléchir à son histoire personnelle, à son projet parental, à sa vie de couple qui va forcément évoluer avec l’arrivée de l’enfant au risque du fameux babyclash évoqué par le psychiatre Bernard Geberowicz.

Faire le point avec le soutien d’un professionnel de santé, c’est nécessaire !

Au lieu de cela, je rencontre beaucoup de jeunes femmes qui reproduisent ce que leurs mères et leurs grands-mères ont pratiqué : laisser un bébé pleurer, « faire ses poumons » comme disent certaines aïeules, puisqu’il a sa couche sèche, le ventre plein et une température idoine dans sa chambre, sans savoir qu’un tout-petit a surtout besoin de vérifier que quelqu’un est toujours là pour répondre à ses appels. Ou a contrario qui vont investir l’enfant de manière étouffante, pour lui mais aussi pour elles et pour leur couple. Le noir ou le blanc, en ignorant la gamme des gris, pourtant riche de tant de nuances !

Comment sortir de ces cercles vicieux ?

À Neuf Mois, comme à Maman!, je côtoie des psychologues, des sages-femmes, des sexologues, des thérapeutes de couple. A force de dialoguer avec eux, d’étudier leurs écrits, d’assister à leurs congrès, j’ai été amenée à réfléchir sur ce qui doit influencer nos relations dans la famille et dans la société, nos choix de vie et avant tout, parce que c’est là que tout commence, avec nous-mêmes. Je résumerais en disant que pour ne pas reproduire ce qui nous a été infligé, il faut comprendre ce qui s’est passé.

Chaque parent réagit en fonction de sa propre expérience. Pour sortir du schéma préétabli, il faut s’interroger sur son propre vécu. Et ça va parfois chercher loin !

Les sophrologues, profession à la mode et pour ne citer qu’eux, font un travail extraordinaire pour permettre à la parole d’émerger. Ce temps de préparation à la naissance est une occasion formidable d’arrêter les compteurs et de repartir à zéro. Il est essentiel de prendre du temps pour visualiser le parent qu’on veut devenir et pouvoir « donner le meilleur » à nos enfants, comme le revendiquent toutes les jeunes mamans aujourd’hui.

Qu’est-ce que c’est, justement, donner le meilleur à ses enfants ?

Encore une fois, bien souvent la réponse est dans notre vécu. Si, enfant, on a souffert d’avoir été « moins bien » que les autres parce qu’on n’avait pas de beaux vêtements, parce qu’on ne partait en vacances, on va avoir tendance à vouloir offrir des tenues hors de prix à ses bambins ou à rêver de leur offrir des voyages au bout du monde. Pour certains, donner le meilleur c’est se ruiner pour acheter telle poussette ou tels jouets.

Sauf que les enfants ont plein de jouets avec lesquels ils ne jouent jamais et qu’ils s’amusent avec des trucs tout simples avec lesquels tous les enfants du monde ont toujours joué : des cailloux et des bâtons, un escargot qui passe… Ce que veulent tous les enfants, c’est jouer avec papa et maman !

Quand je suis avec ma petite-fille qui a 5 ans, je vois bien que ce qu’elle veut, et cela depuis qu’elle est bébé, c’est du temps, de l’attention, un dialogue, une histoire à raconter, un jeu de cache-cache… Et son petit frère, qui n’a que 1 an, peut passer une demi-heure avec moi sur Skype à jouer à coucou/caché alors qu’il a une caisse de superbes jouets à ses pieds !

 Quel est, selon vous, l’un des plus grands défis des parents ?

Passer de l’enfant rêvé à l’enfant réel. Tous nos enfants ne sont pas de futurs énarques ou des futurs top modèles. C’est particulièrement difficile quand une famille est assez hétérogène sur un niveau d’études universitaires par exemple et qu’un enfant sort des clous en quittant l’école sans grand diplôme… Pas plus bête, seulement différent. Il y a huit formes d’intelligence : il en a une autre que la nôtre, et alors ?

L’essentiel, c’est que l’enfant soit heureux dans la destination de vie qui est la sienne, plutôt qu’être malheureux dans celle que ses parents ont tracée pour lui !

En tant que parent, il faut apprendre à être dans la confiance et non dans l’enfermement, valoriser le savoir-être de l’enfant pour permettre à son savoir-faire d’émerger.

Etes-vous restée au foyer à plein temps ?

Oui, pendant 6 ans, quand mes enfants étaient petits, c’était aussi un moment difficile pour notre famille, qui devait affronter une situation douloureuse qui s’est soldée par un deuil.

Ces années ont été marquées par la solitude et un très fort sentiment d’échec pour moi. Quand j’ai repris le travail, j’ai vécu également la solitude, la souffrance de ne pas être là où il fallait quand il le fallait.

Je m’en voulais parce que j’avais des bouclages, des astreintes le week-end ou en soirée, des voyages de presse, ce qui m’empêchait de passer du temps avec mes enfants. Mon mari est souvent parti seul en vacances avec eux quelques jours ! D’ailleurs, ils me le reprochent encore aujourd’hui quand ils ont envie de me chambrer !

Ce sentiment de solitude, de culpabilité, c’est notre lot à tous : les mères au foyer, les mères qui travaillent, les pères aussi… Tout le monde vit des situations que les autres ne comprennent pas, parce qu’ils n’ont pas à les vivre. Dans ces moments-là, on est tout seul.

En ce qui me concerne, il n’était pas bien vu de prendre son mercredi pour s’occuper de sa famille mais il n’était pas bien vu non plus d’abandonner ses enfants pour partir en voyage de presse… Quels que soient nos choix, les gens nous regardent. Il faut accepter ce regard interrogateur que l’autre pose sur nous et accepter qu’il ne puisse pas comprendre nos choix. On a tous des histoires différentes, des codes sociaux qui ne sont pas les mêmes !

Personne n’a tort, mais personne n’a raison. À nous de faire nos choix et de foncer dans la vie qui est la nôtre ! J’aime l’exemple de ma belle-mère : elle se moquait totalement du regard des gens. Pourquoi ?

Parce qu’elle savait qui elle était et elle n’avait rien à prouver à personne.

Du moins, c’est comme cela que moi, je la percevais. Elle le raconterait peut-être différemment et ses fils encore différemment, sans doute !

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