Pourquoi c’est si dur, maman ?
Je pourrais citer cette jeune femme croisée l’autre jour, avançant à pas d’escargot avec ses béquilles — et mes larmes, dans la rue, en écho au handicap moteur de ma fille.
Ou cette maman de l’école, gravement malade, sans aucune visibilité sur l’avenir de sa famille.
Ou encore cette question d’enfant, à la sortie de la boulangerie :
« Pourquoi la dame nous demande de l’argent ? »
La vie sait frapper fort.
Et tu es déjà au courant.
Les diagnostics qui font basculer une existence, les deuils qui arrachent un morceau de soi, les couples qui volent en éclats, l’anxiété financière qui grandit, les mauvaises nouvelles qui pleuvent aux infos…
(insère ici ce qui t’empêche de trouver le sommeil ces temps-ci).
Chère Fabuleuse, tu ne peux pas éviter la souffrance. Mais tu peux choisir comment la traverser.
Dans Walking with God through Pain and Suffering, Tim Keller montre 5 postures face à la souffrance :
1. Le karma : la vision moraliste
Dans l’hindouisme, la souffrance est comprise comme la conséquence d’une faute ou d’un désordre moral. Le malheur n’arrive pas par hasard : on récolte ce qu’on a semé.
“Ça, c’est pour la fois où j’ai cassé le vase de tante Cunégonde…”
La réponse à la souffrance consiste donc à devenir meilleur, à réparer ses erreurs.
2. Le zen : la vision du détachement
Pour le bouddhisme, la souffrance ne vient pas de ce qui nous arrive, mais de la manière dont nous nous accrochons (à nos envies, à nos peurs, à nos attentes…) :
“Ça ne devrait pas se passer comme ça.”
La voie de l’illumination, c’est d’apprendre à lâcher prise.
3. Le destin : la vision fataliste
Dans l’islam, la souffrance relève d’une volonté souveraine ou d’un destin qui nous dépasse. Elle peut tomber sur n’importe qui, n’importe quand. On ne peut rien y faire, ou comme diraient les Inconnus :
“C’est ton destin.”
Notre seule option est d’endurer la souffrance avec patience et dignité.
4. Le bien contre le mal : la vision dualiste
Bienvenue dans Star Wars : ici, le monde est un champ de bataille. La souffrance n’est pas seulement un problème individuel ; c’est une force globale qui s’oppose au bien, à la justice, à la paix, à la vie.
“Ce monde est tordu. Je ne veux pas laisser le mal gagner du terrain.”
La solution est de se battre, et d’espérer la victoire du bien.
Ces quatre visions sont très différentes, mais elles ont un point commun décisif :
elles s’attendent à la souffrance.
Elles considèrent toutes, à leur façon, que la souffrance fait partie de la condition humaine — traversée par la perte, la maladie, la frustration, l’injustice, le deuil.
Chacune à sa manière, elles proposent un cadre mental pour traverser l’épreuve.
Découvrons maintenant la cinquième posture face à la souffrance — celle que la plupart d’entre nous avons apprise depuis l’enfance.
5. Le non-sens : la vision naturaliste
La culture occidentale moderne considère la souffrance comme un accident de parcours, une scandaleuse anomalie dans le cours d’une existence censée respirer la liberté et le bonheur.
“Il y a forcément un bug dans le système.”
“Une vie normale ne devrait pas faire aussi mal.”
Cette posture a l’avantage de ne pas proposer de solutions simplistes ou culpabilisantes. Cependant, elle nous laisse totalement démunis face à une souffrance vide de sens.
En résumé :
Karma : Je souffre parce qu’il y a quelque chose à corriger.
Zen : Je souffre parce que je m’agrippe.
Fatalisme : Je souffre parce que c’est ma part.
Dualisme : Je souffre parce qu’il y a un combat entre le bien et le mal.
Nous, aujourd’hui : Je souffre, et à ma souffrance s’ajoute une souffrance supplémentaire…
… le sentiment que la souffrance ne devrait pas exister.
C’est peut-être ce qui rend notre époque si fragile.
Non pas forcément parce qu’elle souffre plus que les autres, mais parce qu’elle est moins préparée à souffrir.
Je trouve cette idée profondément libératrice.
Non, elle ne console pas magiquement une mère qui veille un enfant malade, une femme qui enterre un proche, une épouse blessée, une amie trahie, une maman lessivée par la vie ordinaire… mais elle nous rappelle que si c’est dur, c’est peut-être simplement parce que nous sommes en vie.
Et nos enfants ?
Cette prise de conscience ne change pas seulement notre manière de vivre — elle change aussi notre manière d’éduquer.
Si nous laissons nos enfants croire qu’une vie bonne est une vie lisse, sans heurts, sans frustration, sans peine, nous les préparons mal au réel. Au premier vrai chagrin, ils risqueront de penser qu’ils ne sont pas “assez bien” ou que la vie les trahit…
Le monde qui vient a besoin d’enfants capables de traverser une déception sans croire que tout est foutu.
Peut-être est-ce là l’un de nos plus grands défis de mères : ne pas leur transmettre l’illusion d’une existence sans souffrance, mais leur montrer, par notre manière de traverser la nôtre, qu’une vie belle peut contenir la peine.
Il y a bien pire que la souffrance : une vie résignée, tiède, fade, sans but.
C’est exactement ce que je t’invite à explorer avec moi, en juillet prochain lors du Festival Courage.
Non pour glorifier la souffrance, ni pour s’y résigner, mais pour se mettre en quête, au cœur même de ce qui nous fait mal, d’un trésor plus précieux que le bonheur :
un sens à notre vie.





